Loin des tartuffes de tous bords

Il fut un temps où, pour un Marocain, se doter d’une autre nationalité se vivait -et se percevait- comme une trahison à  l’égard du Maroc. Aujourd’hui, à  peine partis, nombre d’étudiants s’attèlent à  obtenir la nationalité du pays où ils ont été faire leurs études. Dès qu’ils ont cumulé le nombre d’années requis, ces jeunes s’empressent de déposer un dossier, qu’ils aient ou non l’intention de s’installer pour toujours.

Il fut un temps où, pour un Marocain, se doter d’une autre nationalité se vivait -et se percevait- comme une trahison à l’égard du Maroc. Aujourd’hui, à peine partis, nombre d’étudiants s’attèlent à obtenir la nationalité du pays où ils ont été faire leurs études. Dès qu’ils ont cumulé le nombre d’années requis, ces jeunes s’empressent de déposer un dossier, qu’ils aient ou non l’intention de s’installer pour toujours. La démarche, dans la majorité des cas, est bien plus intéressée qu’affective. Ce n’est pas tant l’amour du pays d’accueil qui pousse à vouloir en devenir le citoyen mais le besoin de disposer d’un passeport qui vous ouvre les portes du monde.

D’où, du côté des autorités du pays en question, la méfiance à l’égard de ces candidats à la citoyenneté et, pour ce qui est de ces derniers, la lenteur à assumer vraiment cette nationalité. Cependant, si cela est vrai pour l’Europe d’une manière générale, ce l’est beaucoup moins pour les USA. C’est ce que rappelle une chronique signée cette semaine dans le Times par un Irakien du nom de Marwan Sadiq. L’article démarre par la phrase suivante. «Le 4 juillet, je suis fièrement devenu Américain. C’est la première fois depuis des années que je sens que j’appartiens à quelque part dans le monde.

Le voyage n’a pas été facile». Marwan n’est pas venu aux USA pour y étudier. Il a dû fuir l’Irak pour des raisons de sécurité. Huit ans plutôt, ce jeune journaliste avait travaillé pour le compte du Times en Irak. Mais cela lui a valu de s’attirer les foudres de certains groupuscules. Du coup, le jeune homme s’est vu contraint à l’exil. Ce qui retient l’attention dans sa chronique, c’est cette fierté exprimée par le fait de devenir américain ainsi que par les raisons avancées pour expliquer cette fierté. Marwan  raconte son «voyage», à savoir la lente mais profonde métamorphose que va connaître sa personnalité. Il raconte comment lui qui, de sa vie, n’a jamais côtoyé de juif ni serré la main à un homosexuel, se trouve à croiser aux USA ce type de personnes. Mieux encore. Beaucoup de ceux qui vont l’aider et le guider dans ses premiers pas, sont des juifs. Et notre Irakien, qui a été éduqué dans la haine des fils de Moïse, de s’interroger. Mais pourquoi font-ils cela ? Pourquoi m’aident-ils ? Et que veulent-ils de moi ? C’est alors que son voyage intérieur commence et que sa compréhension du monde se transforme. «Au fur et à mesure que le temps est passé, écrit-il, j’ai commencé à comprendre ce qui faisait que les USA étaient grands. Les gens vous regardent comme un être humain, indépendamment de votre couleur, de vos croyances, de votre religion ou de votre orientation sexuelle (…). Bien sûr, il y avait des situations où je sentais que j’étais jugé d’une certaine manière parce que je n’étais pas blanc. Mais elles étaient rares (…)». Ce que dit Marwan est tout à fait juste. La force des USA réside dans la capacité de la société américaine à faire une place à tous. Le pays, faut-il se souvenir, a été construit par tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ont été rejetés par leur terre d’origine.

Il a été la terre d’accueil des bannis de l’Europe. Certes, son histoire, qu’il s’agisse des Indiens ou des Noirs, n’est pas exempte d’abominations. Mais aujourd’hui les USA ont pour eux de susciter chez leurs concitoyens un sentiment national d’une puissance inouïe. Et ce, même chez ceux d’entre eux qui, comme Marwan, viennent tout juste d’en acquérir la nationalité. Cela fait leur force par rapport à l’Europe mais également par rapport à nous, pays de la sphère musulmane. Notre monde se vide de sa jeunesse qui ne rêve que de départ. Pour des raisons d’ordre économique mais pas seulement. A force d’être dans les interdits et le rejet de la différence, nos univers deviennent insupportables à vivre. L’air s’y fait irrespirable. Hier, c’était pour des raisons politiques, aujourd’hui, de plus en plus, pour des questions idéologiques. Chaque jour nous apporte son lot d’interdictions et d’anathèmes. Alors, du coup, même quand on n’a aucune raison particulière de vouloir partir, même quand on porte son pays fiché au cœur, on se met à rêver d’autres espaces.

Et on se dit qu’il n’est pas concevable, qu’il n’est pas pensable qu’on en soit encore, en 2012, à censurer un dessin animé sous prétexte qu’une image représenterait Dieu. Que trop, c’est trop. Que pendant que les autres vont de l’avant, nous, on recule, recule, recule… Alors, oui, il nous faudrait une nouvelle Amérique vers laquelle embarquer nos espérances et construire un nouveau monde, loin des tartuffes de tous bords.