L’Istiqlal à  la croisée des chemins

Entre les islamistes du PJD et les conservateurs de l’Istiqlal, la différence a la minceur d’une feuille de papier. Pour exemple, les articles au vitriol publiés dans « Al Alam » lors de l’organisation par la société civile d’un débat sur la liberté de conscience. Attajdid n’aurait pas fait mieux ! Or, ces mêmes Istiqlaliens veulent se présenter en rempart contre les tentations liberticides des islamistes…

Prononcée en 1983, la phrase célèbre de l’homme politique français Jean-Pierre Chevènement est rentrée dans l’anthologie des citations. «Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne !», avait déclaré celui qui était alors ministre d’Etat dans le premier gouvernement Mitterrand. Affirmation aussitôt suivie d’effet, son auteur ayant effectivement rendu son tablier pour protester contre «la parenthèse libérale» du gouvernement socialiste auquel il appartenait et qui s’était retrouvé contraint à une cohabitation avec la droite. Depuis, cette sortie est restée un symbole de cohérence politique. A l’heure où l’Istiqlal étale au grand jour ses dissensions avec le PJD, la phrase de Chevènement prend toute sa signification. En effet, vu la situation présente, on ne peut pas ne pas se demander comment il est possible de rester dans un gouvernement quand on est à couteaux tirés avec celui qui le dirige. Et de s’interroger sur les capacités d’une équipe gouvernementale à faire correctement son job quand les deux forces politiques qui constituent sa colonne vertébrale atteignent un tel niveau de mésentente. Depuis l’arrivée de Hamid Chabat à la tête de l’Istiqlal et la montée crescendo des tensions entre son parti et le PJD, cette question court sur toutes les lèvres. Tout le monde y va de son commentaire et les distributions réciproques de volées de bois font le bonheur des journalistes. Même le très conventionnel Le Matin du Sahara s’est aventuré à titrer à la une : «La majorité chancelle» ; et en page intérieure, plus ravageur encore : «La majorité gouvernementale se donne en spectacle». C’est dire l’inédit de la situation !

Depuis l’envoi par Chabat de son mémorandum à Benkirane, la polémique ne fait qu’enfler. Devant le mépris non dissimulé, avec des sorties du genre «la terre de Dieu est vaste», affiché par le chef du gouvernement à l’égard de leurs propositions, la colère gronde au sein des Istiqlaliens dont certains évoquent désormais ouvertement un retrait du gouvernement. Or, ce n’est un mystère pour personne que l’Istiqlal n’a, à ce jour du moins, aucunement l’intention de quitter le gouvernement. D’abord, parce qu’il sait qu’en cas d’élections anticipées, le PJD a toujours la capacité de faire le plein des voix mais, également, parce qu’il estime qu’il a autant de légitimité que son adversaire à être là où il est et qu’il est de son droit – et de son devoir – de tirer la sonnette d’alarme quand il le juge nécessaire. Mais que trouve-t-on dans ce mémorandum ? Le texte comprend un certain nombre de propositions, parmi lesquelles un remaniement ministériel, dont l’objectif vise, selon les auteurs du texte, à rendre l’action du gouvernement plus efficace. Mais il est également porteur de critiques directes à l’encontre du chef du gouvernement en personne. Celui-ci est invité à changer d’attitude tant dans sa gestion de l’action gouvernementale qu’au niveau de sa manière d’agir. La personnalisation de ces critiques, outre qu’elle rend difficile leur acceptation par l’intéressé, apporte de l’eau au moulin de ceux pour qui ce remue-ménage n’est autre que confrontation d’egos. Pas du tout, rétorque l’Istiqlal, c’est une affaire de positionnement et de bon fonctionnement de l’Exécutif. On peut faire l’effort de le croire mais, à terme, si Abdelillah Benkirane continue à faire la sourde oreille, la situation de l’Istiqlal risque de devenir franchement intenable. Et de se poser la question suivante : cette crise ne pourrait-elle pas être l’occasion pour ce parti de renouer une nouvelle fois avec l’histoire en opérant une révolution au niveau de son référentiel ? Une révolution qui le positionnerait résolument du côté de la modernité et en ferait une de ses principales locomotives dans le champ politique marocain.

Actuellement, soyons francs, entre les islamistes du PJD et les conservateurs de l’Istiqlal, la différence a la minceur d’une feuille de papier. Pour exemple, les articles au vitriol publiés dans Al Alam lors de l’organisation par la société civile d’un débat sur la liberté de conscience. Attajdid n’aurait pas fait mieux ! Or, ces mêmes Istiqlaliens veulent se présenter aujourd’hui en rempart contre les tentations liberticides des islamistes. D’où l’envie de les prendre au mot et de leur dire : «Allez-y, montrez-nous ce dont vous êtes capables» ! Imaginons le scénario suivant : l’Istiqlal se positionne franchement contre l’instrumentalisation de la religion. Pour la défense des libertés individuelles dont la liberté de conscience. Puis renoue avec le travail de proximité et, avec la légitimité historique qui est la sienne, défend sur le terrain les valeurs de modernité et de liberté. Avec les autres partis de la Koutla et ceux de la gauche démocratique, il formerait ainsi une vraie force politique qui se battrait non pour une place au gouvernement mais en faveur d’un vrai projet de société. Ce parti a mis à sa tête un homme qui sait parler le langage des masses. Dans le même temps, de vrais démocrates existent en son sein, des hommes et des femmes qui associent compétences et valeurs éthiques. Ce sont là des atouts qui, combinés intelligemment, peuvent permettre au parti de retrouver sa position de leader dans l’échiquier politique. Mais pour ce faire, il lui faudrait renouer avec la cohérence politique. Et se résoudre à faire une bonne cure d’opposition.