Lire et écrire pour voir

Au cinéma comme dans la littérature, il y a plusieurs manières de raconter une même histoire. C’est le style et le talent du narrateur, de l’écrivain ou du cinéaste qui font la différence. Le même roman peut être adapté à l’écran par plusieurs réalisateurs sans jamais pour autant donner le même film ; et il existe dans la filmographie universelle de nombreux exemples qui attestent ce constat. Ceux qui ont lu et apprécié Le Parfum de Patrick Suskind et vu récemment son adaptation à l’écran ne retrouveront pas les fragrances enivrantes, les odeurs putrides et toute la dimension olfactive qui font, entre autres, la valeur du livre. On peut dès lors s’interroger sur la capacité du passage d’un texte littéraire vers l’image et le son sans en altérer la valeur intrinsèque. Mais cela va nous ramener à l’origine du film qui n’est autre que le scénario. Ce dernier est «une structure tendant à être une autre structure», comme le définissait Pasolini, d’où probablement la difficulté de «restructurer» un texte littéraire achevé.
On pourrait creuser la question et se lancer dans des analyses sur le fabuleux et bref destin du scénario qui n’est qu’un texte éphémère destiné à disparaître devant le film réalisé. De nombreux chercheurs et praticiens l’ont déjà fait en relevant le caractère fugace et la vie similaire à celle d’un papillon qui passe de la chenille à la chrysalide avant de s’envoler vers une liberté non moins éphémère. Un scénario est à proprement parler un texte qui part d’une idée abstraite, laquelle a besoin d’être «mise en réalité» et donc d’un réalisateur. Mais si, dans le roman, le réalisateur est celui qui rédige son roman dans la solitude face à la page blanche, au cinéma, comme à la télévision (dans la fiction mais aussi dans les programmes) il est un chef d’orchestre qui met en image une action collective et donc des compétences et des subjectivités diverses.
Parmi les définitions les plus courantes, il en est une des plus élémentaires qui devrait servir de base de discussion autour de la carence du scénario dans le paysage audiovisuel et cinématographique marocain : «Le scénario serait, selon l’écrivain Benoît Peteers, un résumé, une description ou une évocation d’une œuvre narrative qui n’existe pas encore et qu’il a pour fonction de rendre réalisable.» C’est cette dernière fonction consistant à rendre une histoire «réalisable» qui fait défaut dans la plupart des cas d’écriture scénaristique. Si l’on excepte moins d’une demi-douzaine de films sur la douzaine produite grâce au soutien du CCM, à l’appui des deux chaînes publiques et à celui, bien rare, de partenaires étrangers, on assiste souvent à des produits improbables livrés comme des objets filmiques marqués au coin de l’inachevé. Ce constat devrait nous pousser aujourd’hui à faire un arrêt sur image et une pause de réflexion. Alors que la télévision fait une incursion remarquée dans la fiction avec pour ambition, entre autres, de servir de laboratoire et de rampe de lancement, non sans se heurter à la même carence au niveau de l’écriture du scénario ; à l’heure où le Maroc libère son paysage audiovisuel et multiplie les rencontres et festivals de qualité, dont celui de Marrakech est le plus prestigieux, il est grand temps de revenir à la source de la cinématographie qui est également celle du problème auquel se confrontent les cinéastes : le scénario et son écriture éphémère. Raconter une histoire pour les besoins d’un scénario nécessite, comme on l’a dit ci-dessus, un apprentissage de l’humilité et un apprentissage tout court. Ecrire pour le cinéma comme pour la télévision exige de l’effacement et de l’incertitude. Ce sont malheureusement des denrées rares dans les milieux médiatiques où les flash des photographes qui font une allée d’honneur aux stars fabriquées ou autoproclamées et au tout-venant ont tourné bien des têtes grisées par cet univers sonore et visuel qui ne produit que de la rumeur et du bruit.
Raconte une histoire ou je te tue, menaçait l’amant des nuits d’une Schéhérazade volubile et passionnée, la première scénariste qui donna naissance à la magie du conte. Sans en arriver à cette extrémité, il n’est pas interdit d’exiger que les gens du cinéma sachent raconter une histoire quitte à aller prendre des cours et, si ce n’est pas trop demander, aller dans les librairies et les salles de cinéma pour lire des livres et voir des films. C’est bien connu, on ne peut écrire si on n’a pas beaucoup lu et beaucoup vu.