L’information et son trouble

A lire ce qu’on lit aujourd’hui, on se croirait transporté dans un pays que l’on ne connaît pas ou que l’on ne connaît plus. on vous assène des vérités toutes faites, on vous prédit ou on vous met en garde contre des catastrophes à  venir…

«La circulation circulaire des informations», disait Pierre Bourdieu lorsqu’il fustigeait les médias et les journalistes et culpabilisait les plus intellos d’entre eux ; du moins ceux qui le lisaient tout en l’invitant à les poursuivre de sa vindicte en direct à la télé ou droit dans les yeux dans les rédactions des journaux. Maso les journalistes ? Peut-être, mais aussi conscients que la machine médiatique a toujours besoin de s’alimenter de ce qui est conflictuel, sensationnel ou anxiogène. Mais la «circulation circulaire» est d’abord cette tendance obsessionnelle à reprendre ce que le voisin a dit ou écrit, d’en rajouter, de pimenter ou de, soi-disant, «creuser l’info» comme prétendent certains pour justifier ce travail de moulinette. En définitive, il s’agit souvent tout simplement de faire monter la mayonnaise, mais chacun se débrouille avec les ingrédients qu’il y incorpore. Nous parlons là de la presse en général en excluant les médias et les journalistes qui font leur travail dans les normes connues de la corporation, l’esprit professionnel du métier et l’éthique intraitable de la pratique journalistique.

Il est souvent mal vu, lorsqu’on est de la même tribu, de sortir des clous et de marcher à contre-sens. Bref de dire du mal de la corporation parce qu’une loi du silence règne sur le milieu un peu partout dans le monde. Ici, on se permet parfois des entorses et on s’autorise, qui des piques affûtées, qui des allusions perfides mais en toute confraternité. Quitte à se réconcilier vite fait et faire comme si de rien n’était. C’est culturel, dit-on. Il faut dire que la concurrence est rude et la vie est dure, alors que la scène est ouverte à tout et à tous. Aux malins comme aux margoulins. Mais autant l’avouer tout de suite : nous sommes quelques-uns à avoir respecté cette loi du silence, alors qu’il y a quelques années le métier n’était pas encore ce qu’il est devenu. Mais c’est une autre histoire, que l’on racontera peut-être un jour…

A lire ce qu’on lit aujourd’hui, on se croirait transporté dans un pays que l’on ne connaît pas ou que l’on ne connaît plus. On vous assène des vérités toutes faites, on vous prédit ou on vous met en garde contre des catastrophes à venir de tous genres, une situation sociale, économique et surtout morale, forcément morale, en déliquescence. Et tout cela sur le mode de la «circulation circulaire» de l’info au quotidien et quasiment en boucle comme si on était à la télé. Et puis, on a inventé d’autres acteurs ou agents de l’actualité. On a l’actualité de tel personnage hirsute, polygame, bouffi d’ignorance et plein de fureur qui donne son avis sur tout : sur la politique, l’économie de marché, la crise en Grèce et le devenir eschatologique de la population marocaine si elle ne fait pas ce qu’il dit et conseille. Il fulmine, excommunie et menace à coup de manchettes de titres. On peut retrouver cet individu décliné sous plusieurs formes et formats : à la une, en page «Idées», dans la rubrique des entretiens sur une pleine page ; avec les «people» posant avec sa nombreuse progéniture et une ou deux de ses épouses, révélant les plats qu’il préfère et que son harem lui mitonne. Avez-vous remarqué le nombre de vedettes «salafistes» qui ont surgi depuis peu dans la presse ? Bien sûr, cela n’est rien à côté de la Toile et ses sites encombrés de «fqih» de tout poil. Mais en vérité, ce sont les mêmes qui, profitant de la «circularité circulaire de l’information» dont parlait Bourdieu, envahissent les colonnes des journaux et, au final, se paient une légitimité à moindre frais, si l’on ose écrire. Dans cette mise en scène de la peur, c’est-à-dire dans ce théâtre et son trouble (pour paraphraser Antonin Artaud, car il s’agit bien d’un théâtre de la cruauté), la pratique dévoyée d’un certain journalisme, qui s’impose malheureusement de plus en plus, entretient une dramaturgie de l’information sans maîtriser ni son écriture et sa grammaire ni encore moins son objectif et ses conséquences. A la faveur d’une expression soudainement libérée, d’un contexte politique régional échevelé et du développement prodigieux des moyens technologiques de la communication, il est à craindre qu’une sorte de «tyrannie de l’information» (au sens où Ignacio Ramonet parlait dans son livre éponyme de «tyrannie de la communication») s’installe dans certains esprits et s’octroie une illusion de pouvoir, laquelle, toute chimérique qu’elle soit, n’en est pas moins nuisible. C’est précisément dans l’ouvrage de Ramonet (Folio. Actuel) que l’on peut d’ailleurs lire cette citation de Bourdieu mise en exergue au début du livre : «Ce qu’il y a de terrible dans la communication, c’est l’inconscient de la communication».