Libertés, le compte à  rebours a commencé

On la rêve pudique, vierge et bonne cuisinière, mais on la veut aussi intelligente, belle, diplômée et active professionnellement. Comment résoudre l’équation ? Avec un voile pardi ! Fines mouches, les femmes l’ont bien compris. Hop, on se couvre la tête… et le mari tant recherché tombe dans l’escarcelle !

Et si l’on faisait une suite à Marock ? Alors que les conservateurs de tout poil continuent de fulminer contre ce qu’ils considèrent comme une œuvre de dépravation, cette idée a traversé l’esprit de certains spectateurs au sortir du film de Leila Marrakchi. Un Marock 2, pourquoi pas ?, ne serait-ce que pour pousser un peu plus à l’apoplexie les tenants de la moralité nationale ! Mais le scénario, tel que ces cinéastes virtuels l’imaginent, n’a plus rien de léger ou de divertissant. Fini le registre de la bluette d’adolescents, on passe à celui de la politique fiction et du combat militant. Il s’agirait en effet de raconter le retour au pays, à la fin de ses études universitaires, de Leila, l’héroïne du film. Au cours de ses années d’absence, des changements politiques importants sont intervenus. Les élections législatives ont eu lieu. Elles ont été remportées par qui on sait. Leïla débarque et elle ne reconnaît plus «son» Maroc. A l’aéroport déjà, le regard courroucé du policier sur ses bras nus la hérisse. Mais ce n’est là qu’un avant-goût de ce qui l’attend en matière de transformation de son environnement.

Pour qui regarde à l’horizon 2007 avec appréhension, la demande par le PJD de l’interdiction du film Marock, ajoutée aux multiples sorties contre l’organisation de festivals et autres manifestations culturelles, vide de leur crédibilité les professions de foi démocratiques de ses leaders. Si, quand ces derniers s’en vont leur faire leur cour et les assurer de leur plein respect des règles du jeu capitaliste, les Américains et les Européens peuvent les croire sur parole, il n’en va pas de même pour les amoureux qui rêvent de balades romantiques au soleil couchant. Là, et pour ce qui concerne l’ensemble des libertés individuelles, déjà fragiles au regard des lois existantes, il y a tout lieu de s’inquiéter.

L’obsession de la «moralité» est une constante chez les fondamentalistes. Autant, sur le plan économique ou même politique, le pragmatisme est de rigueur, autant, en matière de «bonnes mœurs», le ton vire vite à l’anathème. Mais – et cela mérite d’être souligné -, cette capacité d’indignation est hautement sélective. Ainsi, par exemple, si le film Marock a soulevé un tohu-bohu incroyable, et ce, jusqu’au sein même de l’enceinte parlementaire, on n’a guère entendu ces mêmes voix s’élever au sujet du scandale de la condamnation à deux ans de prison d’un violeur d’enfant. Un homme reconnu coupable d’abus sexuels sur mineures, dont une fillette de cinq ans et une autre de onze ans, et que le jugement rendu par la justice absout quasiment, cela n’émeut pas outre mesure du côté des défenseurs du «référentiel islamique». Pour eux, ce scandale-là ne semble pas en être un, ou s’il l’est, il est de bien moindre importance que celui provoqué par une œuvre de fiction où un personnage féminin agit de manière «déviante». Car nous y voilà. Bonnes mœurs, cela signifie d’abord bonne conduite féminine. Une gamine qu’on viole, c’est triste mais ce n’est pas si grave, une femme qui affirme haut son droit d’aimer et de disposer d’elle-même, et on se place sur le registre de la subversion la plus inacceptable. Et l’on revient au nœud de l’obsession : la femme, cet objet de fitna qu’il faut impérativement garder sous contrôle. Sauf que, par les temps qui courent, ça devient diablement difficile. Ce sexe dit faible qui, par l’accès à l’instruction et au travail salarié, acquiert une indépendance économique et intellectuelle nouvelle, n’entend plus faire preuve de la docilité d’antan. Des Leila, même si elles ne sont pas celles de la bourgeoisie dorée décrite dans le film, il en court plein les rues dans le Maroc actuel. Il suffit de regarder autour de soi. Toutes ces gamines qui remplissent l’espace avec, dans le regard, un mélange d’insolence et de candeur, c’est cela le scandale vivant qui obsède nos commandeurs du bien. Cependant, et c’est malheureux à reconnaître, pas seulement eux. Quand 49% des jeunes disent vouloir épouser une femme voilée (enquête l’Economiste/Sunergia, février 2005), le problème ne se pose plus uniquement au niveau d’une mouvance politique. Il concerne la société dans son ensemble. Les changements induits par la modernité en matière d’émancipation féminine, associés à la panne de l’ascenseur social, créent un véritable séisme en matière de relations entre les sexes. Panique à bord du côté des hommes. Ces filles qu’ils croisent ne sont plus celles avec l’image desquelles ils ont grandi. Eduqués pour être les maîtres à bord, ils se retrouvent à devoir négocier leur place. Plus perturbant encore, leurs propres contradictions internes. On la rêve pudique, vierge et bonne cuisinière mais on la veut aussi intelligente, belle, diplômée et active professionnellement. Comment résoudre l’équation ? Avec un voile pardi ! Fines mouches, les femmes l’ont bien compris. Hop, on se couvre la tête …et le mari tant recherché tombe dans l’escarcelle !

Demain est un autre jour. Mais demain se construit aujourd’hui. Comprendre le pourquoi des tendances régressives actuelles est une chose, s’y résigner en est une autre. Hier, le combat pour la démocratie se posait essentiellement sur le plan de la gouvernance. Aujourd’hui, il se fait plus sociétal, donc plus complexe. Pour qui aspire à vivre dans une société respectueuse des libertés publiques et individuelles, le temps est venu de se retrousser les manches. Le compte à rebours a commencé