Lettre ouverte au wali de Casablanca

Désordre urbanistique oblige, les espaces de jeux sont quasi absents à Casablanca. Sachant leur importance pour le développement de l’enfant, et afin de ne pas aggraver les frustrations des moins nantis, il est urgent que l’Etat, responsable de la solidarité, réalise des projets dans ce domaine.

Monsieur le wali. C’est au nom d’une certaine conception de l’agent d’autorité que je vous interpelle. Je le fais d’autant plus facilement que je connais à la fois vos compétences d’urbaniste et votre humanisme.
L’objet de mon ire, cette fois, peut paraître futile à certains, mais pas à vous : il concerne les jeux pour enfants. Vous savez, comme moi, que le Parc Sindibad, celui de la Ligue arabe, ainsi que Murdoch n’ont plus de parc de jeux que le nom. Ils n’offrent plus aux chérubins le moindre amusement. Pour preuve, une kermesse importée de Hollande a un succès fou, alors même qu’elle n’offre rien d’exceptionnel comparée à ce qui se fait ailleurs.

L’intégrisme se nourrit de toutes les frustrations de la société
L’accès à la kermesse coûte cher. L’entrée coûte 25 DH par adulte et 10 DH par enfant. Les jeux sont en moyenne à 15-20 DH, cela n’est bien évidemment pas à la portée de toutes les bourses. Pour preuve, je vous invite à faire un tour dimanche prochain, vous y verrez un spectacle qui, j’en suis sûr, ne vous laissera pas insensible. Des dizaines de gamins, souvent accompagnés de leurs parents, sont derrière les grillages et y restent des heures… à regarder d’autres enfants jouer.
Quelle frustration doit être la leur et celle de leurs parents ! Si nous étions payés pour fabriquer des intégristes, nous ne ferions pas mieux ! Je vous vois dessiner un sourire et vous dire «il me les ressort encore», mais je pense ce que j’écris. L’intégrisme se nourrit de tous les pathos de la société, et la frustration, le sentiment d’injustice, d’exclusion est un moteur de toutes les haines.
Tous les psychologues mettent l’accent sur l’importance des jeux dans la maturation de l’enfant. Notre désordre urbanistique a abouti à l’inexistence d’espaces pour les enfants. Ce n’est pas à vous que j’apprendrai cela. Il est clair qu’il est du devoir des élus, dont vous êtes l’autorité de tutelle, de mettre en place, aussi souvent qu’ils le peuvent, des espaces de jeux à la portée de tout le monde. Loin de moi l’idée de nier ce qui se fait, en termes de terrains de sport par exemple, ni d’occulter les restrictions budgétaires et l’énormité des besoins. Je réclame seulement que le sort des loisirs pour enfants, pour tous les enfants, soit considéré comme une priorité.
Ma conception de l’Etat est qu’émanation de la Nation, il doit être le premier responsable de la solidarité. La société civile ne peut être qu’un complément. Je voudrais donc, moi l’ennemi des subventions, vous proposer, non vous réclamer une subvention pour des parcs de jeux dignes d’intérêt mais à prix abordables. Il est urgent que de véritables entrepreneurs de cette activité mettent en place des lieux de divertissement pour enfants.
Pour que cela ne soit pas réservé à une élite, le cahier des charges doit comporter une clause prix. A l’inverse, je ne vois aucun mal à ce que la collectivité offre le terrain, abandonne les taxes et, s’il le faut pour la viabilité du projet, accorde des subventions.

Les associations pourraient négocier des packages pour les enfants déshérités
Quant à la kermesse hollandaise, il faut parer au plus pressé. Si la gratuité totale n’est pas imaginable, ne serait-ce qu’en termes de sécurité, d’autres solutions sont envisageables.
Ainsi, le tissu associatif pourrait négocier des packages pour les enfants déshérités et leur réserver un week-end d’ici le 6 mars (fin de la kermesse). Vous pourriez aussi user de votre autorité et négocier une baisse des prix généralisée la dernière semaine. La CUC pourrait négocier cette baisse contre un montant forfaitaire, qui sortirait du budget social. Je ne sais pas comment il faut s’y prendre, mais je sais qu’il faut faire un geste pour que ces enfants ne grandissent pas avec l’idée que dans ce pays «il y a des choses qui ne sont pas faites pour eux». Surtout quand ces choses ne sont que quelques minutes de divertissement.
Le responsable que vous êtes, le père attentif ne peut me décevoir. J’attends votre réponse sur le terrain et vous souhaite bon courage, pour le bonheur des enfants déshérités de Casablanca

La «Mégakermesse», un succès fou mais…. des dizaines d’enfants restent des heures, derrière le grillage, à regarder d’autres enfants jouer.