Lettre à  un ancien pauvre

Toi qui adores les calembours bilingues, tu n’aurais pas raté un commentaire rigolo sur l’agitation subalterne de ceux qui se lancent dans l’exégèse de l’INDH. En arabe, cela donnerait «l’indihach», à  savoir l’étonnement, voire un éblouissement d’essence «carpétiste» qui n’est pas loin de l’éblouissement des sens.

Pauvre ami. Si je t’écris aujourd’hui cette lettre après une longue absence, c’est qu’un mot ou peut-être un adjectif, pourtant si anodins, ont fait florès et m’ont renvoyé à  la figure une bouffée de souvenirs dont certains nous faisaient bien marrer jadis. Tu vas rigoler mais c’est un mot que tu n’aimais pas ; même en darija lorsque nous abandonnions, lors de nos longues conversations, la langue de Molière, incapable de restituer les nuances linguistiques du dialecte mâtiné de mots d’argot glanés au coin de nos rues boueuses. La pauvreté, ou «al hazqa», est à  l’honneur ces derniers temps et, du coup, il n’y en a plus que pour les pauvres et les indigents. Alors je me suis dis que ce retour aux sources allait faire plaisir à  l’ancien pauvre que tu es aujourd’hui. Je dis bien ancien pauvre et non pas nouveau riche car je sais que tu sais faire et dire la différence : le premier sait d’o๠il vient et le second croit savoir o๠il va, me disais-tu, lorsque l’un de nos condisciples, à  l’école du quartier, puis, surtout, dans ce vieux lycée cossu aux portes de la Médina de Fès, se la jouait devant les profs. Je me rappelle ces sujets de rédaction et de dissertations qui revenaient à  chaque rentrée : «décrivez vos vacances» ou alors au lycée : «analysez cette citation : le voyage forme la jeunesse». Tu n’en ratais pas une pour caser deux ou trois trucs marrants sur ceux qui ne partent jamais en vacances, ceux qui n’ont jamais vu la mer, et c’était avant même de découvrir la fameuse liste de Prévert dans Paroles, o๠il énumérait les privations d’autres pauvres, en France et ailleurs, car la pauvreté n’est pas l’apanage des pauvres aimais-tu à  répéter. Ceux qui fabriquent, dans des caves obscures, des stylos avec lesquels d’autres écriront en plein jour que tout va pour le mieux… Je cite de mémoire car, comme toi, je ne porte plus Prévert sur moi comme un bréviaire et je crois même que je ne supporte plus que l’on parle de la pauvreté «autrement qu’en connaissance de cause», comme disait Louis Guilloux dans une lettre à  Camus. Fils de cordonnier comme Guilloux, tu as prouvé, à  toi d’abord puis aux copains du quartier, que la pauvreté n’est pas un vice, sinon il serait difficile d’en sortir car les vices sont si agréables que l’on s’y habitue. Non, tu as lu, beaucoup lu; tu as vu, beaucoup vu les choses de la vie et du cinéma et tu as bu tous les nectars des paroles du monde. Et puis tu as choisi le parti d’en rire car en fils de cordonnier toujours mal chaussé, tu me disais, lorsque tu avais opté pour la linguistique et rencontré Saussure, que tu avais enfin trouvé «Saussure à  tes pieds». C’était au temps o๠l’on riait de tout et surtout de la pauvreté. Aujourd’hui, je sais que toi qui adores les calembours bilingues tu n’aurais pas raté un commentaire rigolo sur la pauvreté du discours explicatif et l’agitation subalterne de ceux qui se lancent dans l’exégèse de l’INDH. En arabe, cela donnerait l’indihach, à  savoir l’étonnement, voire un éblouissement d’essence «carpétiste» qui n’est pas loin de l’éblouissement des sens mais qui servit comme un slogan fugace et vaporeux à  une campagne de communication sexy sur les richesses touristiques du Maroc. Tu es d’accord que si l’initiative de lutter contre la pauvreté est plus que louable, tous ceux qui se chargent de la communiquer aux premiers concernés, à  savoir les pauvres, en font trop dans le « lèchebottisme » et l’ésotérisme des experts et finissent par la vider de sa charge sociale et même politique. Il n’est que d’écouter certains jargonner en arabe comme en français sur la notion de « développement intégré (Attanmia al Moundamija)» pour se rendre à  l’évidence : cette initiative généreuse est mal nommée et la trompette pour la faire connaà®tre est mal embouchée. D’abord, la pauvreté, cela s’appelle la pauvreté. En arabe classique comme en darija : «al faqr wa al hazqa» Même le président américain, suite à  la catastrophe de Katrina, parle de pauvreté dans le pays le plus riche de la planète. Il n’a pas usé de ces euphémismes abstraits et technocratiques comme le développement humain et intégré ; la communication sur la lutte contre la pauvreté en Louisiane n’abuse pas de notions édulcorées comme c’est le cas ici de nombre de responsables qui se relaient pour zâama expliquer l’initiative royale. Cher pauvre ami, je sais que tu n’as plus envie de rire depuis que le rire est devenu une arme de distraction massive destinée à  faire le bonheur des gens contre leur volonté. Mais rappelle-toi ce poème de Paul Eluard qui avait inspiré le titre du roman culte de Sagan : «Adieu tristesse Bonjour tristesse Tu n’es pas tout à  fait la misère Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent Par un sourire»