L’Espagne, des relations de passion et d’intérêts

Un nouvel esprit souffle sur les relations entre le Maroc et l’Espagne.

Un nouvel esprit souffle sur les relations entre le Maroc et l’Espagne. Il est le résultat d’un long cheminement. Dans celui-ci, les deux parties ont pris leurs parts de responsabilité, d’abord discrète, puis de plus en plus affichée. Cette dixième réunion bilatérale a été sanctionnée par la «Déclaration de Rabat» qui revisite l’ancien Traité d’amitié et de voisinage, et ce, dans un contexte plus favorable. Elle reprend largement les différents champs de la coopération bilatérale du partenariat et nombre de ses priorités. Pas moins de huit accords bilatéraux ont été signés lors de ce rendez-vous tant attendu après quatre années de léthargie. On notera cependant, au détour de ce texte assez convenu, quelques problématiques plus originales, comme la reconnaissance par les deux pays du «caractère stratégique et multidimensionnel» que revêtent leurs relations bilatérales, les considérant relatives à l’importance de «l’institutionnalisation de contacts permanents entre les responsables des deux pays et le renforcement de leur dialogue politique». Quant aux objectifs économiques de la nouvelle relation entre les deux pays, ils sont résumés dans la déclaration en un modèle de synthèse dialectique: les deux pays se sont dit «résolus à renforcer leur coopération en vue de la promotion de relations économiques davantage étroites, stables, durables et innovantes, dans un esprit de bénéfice réciproque et de développement commun».

Malgré les progrès, les relations entre le Maroc et l’Espagne demeurent marquées par nombre d’interrogations. Les interrogations sont doubles. Sur un plan économique, l’asymétrie de la relation demeure forte. L’Espagne est devenue le premier partenaire commercial du Maroc devant la France, le deuxième marché hors UE, après les Etats-Unis. On compte environ 20 000 entreprises espagnoles exportatrices au Maroc et 700 sont établies dans notre pays, principalement des PME. L’Espagne, frappée de plein fouet par la crise économique et financière, bousculée sur ses marchés traditionnels de l’Amérique latine, semble chercher de nouveaux débouchés chez son voisin du sud. Le Maroc offre aux sociétés ibériques des opportunités d’affaires dans divers domaines, en particulier dans les secteurs des infrastructures, de l’eau et de l’assainissement ainsi que des énergies renouvelables. Les milieux d’affaires espagnols sont agressifs dans leur stratégie de conquête du marché marocain. Quid des nôtres ? Même si le Maroc réalise un meilleur score dans la couverture de sa balance commerciale avec l’Espagne, comparativement à d’autres pays européens, il n’en demeure pas moins que nos exportations vers le marché ibérique restent concentrées sur quelques produits de la confection et bonneterie, les produits de la pêche et les fils et câbles pour l’électricité. L’Espagne a mobilisé des lignes de financement spéciales pour aider ses entreprises à gagner encore plus de positions dans notre pays. Quid de la politique publique d’accompagnement de nos entreprises dans le marché espagnol ? Les interrogations sont également politiques. Les sujets de contentieux ont été traités a minima lors de ces réunions. Outre les enclaves, les deux pays doivent gérer la question sensible du Sahara. La gestion de l’immigration illégale est aussi un sujet épineux entre les deux Royaumes. Le Maroc a préféré éviter de mettre ces dossiers sur la table des négociations. Sa diplomatie est déjà suffisamment mise à mal par la froideur des nouveaux locataires de l’Elysée et par les effets collatéraux du «couac Ross» auprès de la diplomatie américaine.

Les relations entre le Maroc et l’Espagne vivent sous le signe récurrent du paradoxe. Alors que les relations économiques creusent des sillons de l’interdépendance, les stéréotypes qui prévalent en Espagne au sujet du Maroc, les perceptions négatives, héritées de l’Histoire, qui persistent dans certaines couches de la société font ressurgir un climat pervers aux moindres soubresauts et entravent le fonctionnement fluide et apaisé des relations entre les deux pays. La réalité de nos relations est encore insatisfaisante et les espérances restent à concrétiser.

Annoncer la mise en place d’un partenariat stratégique est une chose, s’assurer de son effectivité, de son succès et anticiper ses conséquences en est une autre. Il est clair qu’un  partenariat stratégique serait un levier extrêmement puissant de transformation des relations hispano-marocaines, qu’elles soient publiques ou privées. Il permettrait d’accéder à plus de valeur ajoutée, à plus de diversité et plus d’équilibre dans les relations entre les partenaires. Et donc, d’être plus performant, et finalement plus agile sur le terrain régional pour créer et partager ainsi une valeur optimale. Or, pour atteindre cet objectif, de grands principes clés doivent être respectés : pérenniser la confiance, agir dans l’intégrité pour résoudre les legs conflictuels de histoire, redéfinir les intérêts mutuels des deux parties, établir des cadres d’objectifs communs, épouser un mode de gouvernance impliquant les divers acteurs, engager un mécanisme dédié au suivi du dialogue partenarial. Nos relations avec l’Espagne sont encore complexes, empreintes de passion et d’intérêts. Tenter d’en prévoir l’évolution est un exercice difficile. La rencontre intergouvernementale est sans doute un exemple de cette capacité à transformer une situation frileuse en perspectives ambitieuses. C’est dans ce sens que peut s’apprécier l’annonce d’un partenariat stratégique : une relation à construire, neuve, certes prometteuse mais encore marquée, en bien des aspects, du sceau de l’inconnu.