Les vacances gratuites

Les départs en vacances masquent de profondes inégalités entre les groupes sociaux. Parmi les Marocains qui se mettent au vert, la plupart restent à  la maison. Le stéréotype usé du vacancier résume bien mal les pratiques de vacances des nationaux. Pour les personnes défavorisées, le départ en hébergement marchand est difficilement accessible.

Les vacances d’été restent un rêve pour beaucoup de Marocains. Partir en vacances coûte cher, notamment lorsque l’on a des enfants à charge. De nombreuses raisons (santé, situation professionnelle, etc.) peuvent conduire à ne pas faire ses valises, mais la plus fréquente est le manque de moyens. Si une bonne proportion de cadres supérieurs part en congé, combien de fonctionnaires modestes, de petits commerçants, d’ouvriers ou d’agriculteurs bouclent leurs valises en cette période ? Peu, sans aucun doute. Les départs en vacances masquent de profondes inégalités entre les groupes sociaux. Parmi les Marocains qui se mettent au vert, la plupart restent à la maison.

Le stéréotype usé du vacancier résume bien mal les pratiques de vacances des nationaux. Pour les personnes défavorisées, le départ en hébergement marchand est difficilement accessible. Le prix moyen d’une journée vacances -hors transport- correspond à quatre, cinq fois la valeur du SMIG journalier. La contrainte de revenus est d’autant plus forte que les prix des prestations touristiques sont rarement très sages. La valse des étiquettes en période de budgets étriqués rebute plus d’un vacancier. Cette année, l’appel du large semble faiblir. Pas pour le contexte ramadanien, la crise modère les ardeurs des postulants aux vacances. L’incertitude croissante sur les revenus futurs conduit une partie de la population à se restreindre dans les domaines où elle peut le plus facilement le faire.

Ces diverses considérations économiques (dépense, revenu, prix) constituent un des attraits des séjours en hébergement non marchand (chez des parents ou des amis). Selon quelques enquêtes, il représenterait plus des deux tiers des séjours touristiques des Marocains. Ces hébergements gratuits, notamment chez des parents, constituent pour certaines personnes la seule possibilité de «s’échapper du quotidien», faute de moyens. Au-delà de la dimension morale et affective essentielle que constituent les «retrouvailles», ce type d’hébergement financièrement économe a aussi incontestablement une dimension économique. Ces hébergements occasionnels «intergénérationnels» sont à la fois des échanges descendants (petits-enfants partant en vacances chez ou avec les grands-parents), des échanges ascendants (personnes âgées en visite chez leurs enfants ou partant en vacances avec eux) et des échanges collatéraux souvent réciprocitaires. Si le motif du séjour chez des proches peut être volontairement recherché pour sa sociabilité, il n’en reste pas moins qu’il est en partie motivé par la recherche de solutions d’hébergement économes et résulte de contraintes budgétaires.

Mais si l’hébergement est gratuit, le simple coût du transport est parfois rédhibitoire. Toute forme de vacances, y compris chez des parents ou des amis, occasionne un surcoût pour le partant et pour la famille d’accueil. Même si certaines dépenses de vacances (notamment alimentaires) se substituent à des dépenses habituelles, le coût d’une journée de vacances est toujours plus élevé que celui d’une journée chez soi. Aussi, les solidarités familiales ne peuvent à elles seules compenser les difficultés économiques des ménages à partir en vacances, plus particulièrement dans un contexte de crise.

La politique publique devrait accorder à la question des vacances des  défavorisés un certain intérêt. L’Etat a préféré solvabiliser la demande, par l’aide à la promotion de produits touristiques. Ces produits ne sont pas à la portée des bourses modestes. Certes, les établissements publics mettent leurs clubs et villages de vacances à disposition des employés et organisent des colonies de vacances pour leurs enfants. Ces infrastructures profitent presque exclusivement aux salariés des grandes entreprises publiques et de la fonction publique. En réalité, le développement du tourisme social est coincé entre manque d’incitation et offre parfois mal adaptée. Pourquoi ne pas étendre l’offre de ce segment de loisirs en encourageant la diffusion des instruments comme les chèques vacances ? Ces instruments seraient distribués par des employeurs ou des comités d’entreprise ou d’œuvres sociales (qui prendraient en charge une partie du coût) aux salariés selon leurs facultés contributives. Pourquoi les collectivités locales n’investiraient-elles pas dans des centres de vacances pour les jeunes, dont le coût serait proportionnel aux revenus des familles ou n’aideraient-elles pas le secteur associatif à s’impliquer dans ces prestations ?

Les vacances sont un moyen de socialisation et un vecteur d’intégration sociale. Les inégalités devant les départs en vacances ne sont pas seulement des inégalités de consommation. Ce sont aussi des inégalités en termes de droits sociaux et de développement de la personnalité. Ce droit pour tous les citoyens commence dès l’enfance. Ne pas partir c’est aussi ne pas profiter d’un «élargissement de l’horizon mental», et source de frustrations. Le capital «vacancier» n’est-il pas considéré de nos jours comme un élément du capital social, culturel, cognitif et symbolique ?