Les temps changent et les luttes avec. La grève de la faim s’est, pourrait-on dire, «popularisée». Il n’est plus nécessaire d’être jeté au fond d’une prison pour y recourir. Une simple lecture de la presse en donne la mesure.

Les temps changent et les luttes avec. La grève de la faim s’est, pourrait-on dire, «popularisée». Il n’est plus nécessaire d’être jeté au fond d’une prison pour y recourir. Une simple lecture de la presse en donne la mesure.

C’était en 1977, un triste jour de décembre, le 11 très exactement. Saà¯da Menebhi avait vingt-cinq ans et toute la vie devant elle. Pourtant elle avait choisi de se laisser mourir. Mourir plutôt qu’abdiquer devant la force. Face à  un système impitoyable qui écrasait tous ses opposants, elle avait opté pour le plus désespéré et le plus désespérant des combats : la grève de la faim.
Saà¯da Menebhi, un nom qui nous renvoie au courage jusqu’au-boutiste des militants de l’Unem de la grande époque, celle des années 1970-80. Pour avoir osé penser en termes de justice, d’égalité et de dignité, cette jeune fille, de même que bon nombre de ses camarades de promotion, firent l’objet d’une répression terrible. Arrêtés et condamnés à  de lourdes peines de prison, ces jeunes furent soumis à  des conditions de détention iniques. Aussi, pour se voir accorder leurs droits les plus élémentaires et reconnaà®tre le statut de prisonnier politique, partirent-ils dans un bras de fer avec l’administration pénitentiaire. Au bout du trente-quatrième jour, Saà¯da tomba. Depuis, pour cette génération qui fut la nôtre, à  nous autres orphelins d’une utopie perdue, quand on évoque le recours à  la grève de la faim, un visage se profile : le sien.
Les temps changent et les luttes avec. La grève de la faim s’est, pourrait-on dire, «popularisée». Il n’est plus nécessaire d’être jeté au fond d’une prison pour y recourir. Une simple lecture de la presse en donne la mesure. Ainsi donc, cette information rapportée par un journal de la place. Une femme du nom de Zahara Laouani est en danger de mort suite à  dix jours de cessation volontaire d’alimentation. Qui est cette dame ? Une personne engagée dans un combat politique comme le fut la Saà¯da de notre jeunesse ? Non, ou pas exactement. Il s’agit en l’occurrence d’une enseignante se battant avec d’autres de ses collègues dans le cadre d’un dossier de «rapprochement de conjoint». S’il est un domaine o๠l’Etat excelle à  appliquer le principe de l’égalité des sexes, c’est celui des affectations. Que la personne soit mariée ou pas, chargée de famille ou pas, quand la logique bureaucratique se met en branle, celle-ci ne fait pas dans le sentiment. Sa priorité est de pourvoir un poste, point. Les considérations d’ordre personnel et affectif ne la concernent pas. Par contre, pour celle (ou celui) qui se retrouve acculé soit à  perdre son emploi – et donc sa source de revenu – soit à  sacrifier sa vie de famille, l’affaire est autre. Devant le refus de son administration à  trouver une solution à  son problème, Zahara a eu recours à  ce moyen extrême de pression qu’est la grève de la faim. Aujourd’hui, sa vie est en danger.
Le cas n’est pas isolé. Dès lors que l’on se penche sur le sujet, on s’aperçoit que ce qui relevait auparavant du seul geste politique déborde désormais largement sur le registre de l’économique et du social. Certes les affaires les plus médiatisées seront celles d’un Ali Lemrabet s’élevant contre les atteintes à  sa liberté d’expression, d’un Ali Salem Tamek dénonçant les conditions de son incarcération ou de ces détenus salafistes qui exigent une révision de leurs procès. Mais, perdus dans des entrefilets, on retrouve aussi des informations relatives à  la énième grève de la faim des diplômés-chômeurs ou celle de ces fonctionnaires de la commune urbaine de Fès criant au licenciement abusif. Parmi eux, là -aussi, une personne – une femme, encore – tombée dans le coma. Ceci nous rappelle combien le recours à  ce moyen de pression peut être lourd de conséquences.
Quel enseignement tirer du développement tout azimut des grèves de la faim ? Le phénomène tout d’abord ne nous concerne pas exclusivement. La mondialisation est passée par là . La grève de la faim fut mise à  l’honneur en Inde par le Mahatma Gandhi et ses disciples en tant qu’action non violente dans la lutte contre l’occupant anglais. Avec les combattants de l’IRA, ceux des Brigades rouges ou, plus près de nous, des prisonniers palestiniens en Israà«l, elle s’est teintée d’une autre coloration tout en demeurant dans le champ de l’engagement politique. Ce champ-là  aujourd’hui ne l’enferme plus. Ici comme ailleurs, à  côté des grands combats sociétaux ont pris place les mille petites batailles de la survie quotidienne.
Dans les sociétés démocratiques, la grève de la faim reste perçue par beaucoup comme un moyen suspect et équivoque, une forme de chantage qui ne respecte pas les règles démocratiques. Or, dans le même temps, elle ne peut être opérante que dans un espace o๠un minimum de droits est garanti. L’épreuve de force à  laquelle les grévistes de la faim soumettent les tenants du pouvoir adverse n’est pas tant entre eux et lui qu’entre celui-ci et l’opinion publique. Encore faut-il que celle-ci existe et ait du poids. C’est le cas en Occident. La multiplication du recours à  la grève de la faim au Maroc semble nous dire que, chez nous aussi, l’opinion publique commence à  acquérir de l’importance. Un bon signe sur le plan démocratique. Mais par ailleurs, et c’est là  le paradoxe, le recours à  la grève de la faim est un moyen extrême, un acte de désespoir. Il rend compte d’une incapacité à  dialoguer, à  trouver un terrain d’entente, à  disposer de canaux efficaces de négociation. C’est dire combien la problématique est complexe et combien, même dans le cadre de structures démocratiques, concilier les intérêts s’avère parfois un exercice impossible.