Les règles d’Ibn Sina

Au XIe siècle déjà , Ibn Sina attirait l’attention sur la réceptivité du fÅ“tus dans le ventre de sa mère, d’où la recommandation faite à  cette dernière de chanter aussi souvent qu’elle le pouvait.
Il détermina des stades de développement de l’enfant, expliquant que, de zéro à  un an, celui-ci devait être sécurisé afin d’apprendre à  juguler la peur et à  asseoir sa confiance en lui.

A voir l’état d’indigence actuel de la pensée dans le monde musulman, on serait porté à  croire qu’il en fut toujours ainsi. Il fut pourtant un temps o๠la réflexion en ses cieux constituait un phare éclairant pour les autres rivages de l’humanité. Ainsi, des approches considérées aujourd’hui comme relevant des temps modernes furent-elles pensées et réfléchies en ces siècles de lumière islamiques o๠les penseurs philosophaient dans la jouissance de la vie, alignant les rimes en même temps que les logarithmes.

On doit ainsi au «prince des savants», le persan Avicenne, d’avoir, parmi les premiers, eu l’intuition de l’importance décisive des premières années de vie sur la constitution de la personnalité de l’individu. Or, jusqu’à  une période relativement récente, bien rares étaient ceux qui en avaient conscience. Longtemps par exemple le bébé est resté considéré – et traité – comme un simple «tube digestif» dont on ne se souciait que d’apaiser la faim. Il a fallu les dernières décennies pour revenir sur ce présupposé. Or, au début du XIe siècle déjà , Ibn Sina attirait l’attention sur la réceptivité du fÅ“tus dans le ventre de sa mère, d’o๠la recommandation faite à  cette dernière de chanter aussi souvent qu’elle le pouvait. Il détermina également des périodes correspondant aux stades du développement de l’enfant, expliquant par exemple que, de zéro à  un an, celui-ci devait être sécurisé afin d’apprendre à  juguler la peur et à  asseoir sa confiance en lui. Faire que l’enfant dorme bien la nuit, répondre à  ses questions, l’accompagner autant que faire se pouvait étaient parmi les conseils éducatifs de base donnés aux parents pour que ce petit être se construise dans l’équilibre et la sérénité.

En Occident, il a fallu attendre Freud et la naissance de la psychanalyse, au tout début du XXe siècle, pour que le poids décisif des premiers temps de la vie soit mis en évidence. Depuis, diverses études scientifiques et psychologiques menées sur le sujet sont venues confirmer ce fait. D’oà¹, au niveau du système éducatif, l’attention de plus en plus grande accordée au pré-scolaire, durant lequel l’école est appelée à  prendre le relais des parents dans l’éveil des potentialités de l’enfant.

Dans nos contrées, de l’héritage d’Ibn Sina, il n’est malheureusement pas demeuré grand-chose. Plus encore, si l’on devait procéder à  une psychanalyse des comportements sociaux collectifs, on ne pourrait que relever les conséquences du non-respect de ces règles de base édictées plusieurs siècles auparavant par celui dont plusieurs de nos institutions sociales et éducatives portent le nom. Hormis l’amour parental dont il est l’objet – et dont on ne saurait ici réduire la portée -, l’enfant, que ce soit au sein de la famille ou à  l’école, fait l’objet de méthodes éducatives qui vont davantage brider son épanouissement que le favoriser. Comment, en effet, attendre de quelqu’un qui, dès son plus jeune âge, est interdit d’expression, sous prétexte justement qu’il est petit, qu’il puisse plus tard disposer de cette confiance en soi qui autorise la prise de parole. Quand on sait que ce qui continue pour l’immense majorité des Marocains à  faire office de pré-scolaire est l’école coranique, ce m’sid o๠le père confiait son fils au fqih sur la base de l’adage populaire «n’ta dbeh ouana naslakh», il y a tout lieu de nourrir des inquiétudes sérieuses sur les capacités de ceux que l’on forme aujourd’hui à  relever les défis de demain. Inquiétudes d’autant plus fondées qu’en outre ces lieux de tradition sont de plus en plus investis par la mouvance fondamentaliste radicale, ajoutant ainsi à  l’abrutissement de la méthode un endoctrinement idéologique d’autant plus dangereux qu’il démarre au plus jeune âge.

Face à  ce tableau sombre, les lueurs d’espoir ne sont cependant pas inexistantes. Du côté des responsables, il existe enfin une prise de conscience de la nécessité plus qu’impérieuse de se préoccuper sérieusement de ce pré-scolaire longtemps laissé en friche. Quel que soit l’angle à  travers lequel on aborde les maux qui minent notre pays, ils nous renvoient aux défaillances de l’éducation de base délivrée à  l’enfant marocain. Qu’il s’agisse de l’incivisme ou de la déliquescence des valeurs, de l’incapacité à  faire preuve de créativité et d’innovation ou à  oser des ruptures, tout nous ramène à  cette problématique de base. Il va bien bien falloir, malgré sa redoutable complexité, s’atteler à  l’affronter.