Les rapports ambivalents entre l’islamisme et l’économie

l’économie a davantage d’influence sur la religion que celle-ci a sur l’économie. Les exigences de la technique ou de l’économie continuent de s’imposer à  peu près de la même façon, quelle que soit la foi dont on se réclame

Les rapports entre l’islamisme et l’économie sont actuellement des plus ambivalents. D’un côté, les discours islamistes sont imprégnés d’un rejet du primat de l’économie sur les choix de société ; d’un autre côté, dans la pratique, l’islam s’accommode aux normes du marché, si ce n’est même d’une «dérive» du business de la religion ou dans la religion. Les groupes radicaux issus des fondamentalismes musulmans, l’islam politique des Frères musulmans et le rigorisme salafiste esquivent la question du modèle économique. Les Frères musulmans sont ancrés dans l’économie globalisée ; leur combat se déploie sur le champ de la moralisation. Quant au salafisme, il s’enferre dans une voie sans issue, celle du débat sur les interdits : prêt à intérêts, commerce de biens illicites… Les deux courants ne répondent pas  aux enjeux réels de l’économie de notre temps par des politiques alternatives claires, efficaces et en phase avec les problèmes de la régulation économique ou de gestion des biens publics. Leur anti-occidentalisme n’implique pas un dépassement du libéralisme économique débridé.

Si les courants islamistes s’offusquent des impacts de la mondialisation économique et culturelle sur les croyances, ils n’échappent pas, pour autant, aux empreintes de l’économie libéralisée. L’argent, cette figure repoussoir de l’islam et des monothéismes en général, se réinvente dans un monde religieux en ébullition: l’islam s’acclimate à la logique du capitalisme pour étendre son influence : il investit dans d’onéreuses chaînes audiovisuelles, maisons d’édition, organes de presse; il finance des réseaux de da3wa et d’actions violentes transnationaux. L’islam au quotidien se lance dans le business : l’industrie des biens de consommation puise dans l’esthétique et la symbolique de l’islam pour gagner des consommateurs, parfois même au cœur des nations sécularisées. Des activités économiques se labélisent à l’estampille religieuse avec l’avènement de marchés halal dans l’alimentaire, les objets manufacturés ou les services.  La promotion du voile s’inscrit dans un univers de mode mondialisé. Les économies locales bénéficient pour leur part de ce contexte : le tourisme religieux fleurit dans les saisons de pèlerinages. Les acteurs de ce busines florissant usent des dernières technologies high-tech (télévision, téléphone, Internet, Smartphones) et du vocabulaire économique: ils ont des «cibles», répondent à une «demande» en proposant des «produits» matériels ou symboliques.

L’islamisme va dans le sens de la confirmation du modèle dominant dans lequel il tente de construire des niches. C’est l’émergence de l’islam du marché. Le renouveau islamique n’est pas une alternative au consumérisme globalisé, mais au contraire un de ses relais. Certes, ce marketing religieux ne connaît pas de frontières à l’ère de la mondialisation – il est presque identique dans toutes les confessions. Il illustre une mutation majeure, entre économie et religion, que les sociologues désignent par des tendances : un glissement de l’existentiel (la foi) à l’économie, de la vérité au goût, du croyant au client. Les religions s’assimilent désormais à des entreprises, les pratiques à des biens, circulant dans un marché et soumis aux lois de l’offre et de la demande, et les individus sont finalement des consommateurs.

De nombreuses voix dénoncent cette marchandisation du sacré. Elles y voient l’instrumentalisation de la religion par l’argent, au péril d’une rupture avec les normes éthiques. Mais, l’impact de telles initiatives reste limité. Ce qui est plutôt frappant dans le discours islamiste, c’est la non-réponse à des questions fondamentales qui agitent le monde économique : le mode de production des richesses, la justice sociale et la question de la redistribution, le fonctionnement des institutions économiques, le référentiel des politiques économiques… De cette réalité se dégage un constat : l’économie a davantage d’influence sur la religion que celle-ci a sur l’économie. Les exigences de la technique ou de l’économie continuent de s’imposer à peu près de la même façon, quelle que soit la foi dont on se réclame.  Aucune foi ne peut servir d’alternative au travail, à la compétence ou à la compétitivité. La solidarité, dans sa version moderne, est plus efficace que la charité. L’impôt, la sécurité sociale, les services publics ont été inventés pour assurer la cohésion sociale, ce que la générosité désintéressée ou même institutionnalisée ne peut suffire à obtenir.  

Mais s’il ne faut pas compter sur les religions pour produire de la richesse ou pour créer des emplois, il ne faut pas compter davantage sur l’économie pour donner du sens à la vie. L’homme est en perpétuel quête de sens. Et tant que le processus d’une mondialisation inégalitaire, déshumanisée se poursuivra, la religion, la spiritualité continueront de fournir des repères identitaires à des individus inquiets ou qui se sentent culturellement dominés. Toutefois, ces quêtes identitaires et spirituelles ne peuvent plus être vécues, comme par le passé, au sein d’une tradition immuable ou d’un dispositif institutionnel normatif. L’avenir des religions ne se joue pas dans la réinvention d’«une pure religion des origines» mais dans leur capacité à produire un dispositif de sens en phase avec les grandes questions de notre temps.