Les nouveaux esclaves

Quand une loi va jusqu’à  criminaliser
des actes de solidarité humaine aussi élémentaire qu’offrir le gîte et le couvert à  un clandestin démuni, comment s’étonner que des bateaux détournent le regard devant des clandestins en situation de naufrage ?
Ou que l’on balance un homme à  la mer aussi facilement que s’il était un objet ?

Un coup sur la tête et l’homme passe par-dessus bord. Jeté comme un vulgaire sac. Cela se passe le 14 août, dans le détroit de Gibraltar. Deux Espagnols prennent sur leur embarcation un migrant clandestin marocain pour lui faire rejoindre, moyennant argent, les côtes ibériques. Mais au cours de la traversée, ils aperçoivent une patrouille de garde-côtes espagnole. Pris de panique, ils décident de se débarrasser de leur encombrant passager et le balancent sans plus de manière dans la mer, sans bouée ni gilet de sauvetage. N’eut été le secours apporté in extremis par la Guardia civile qui, par chance, croisait dans le coin, l’homme se serait noyé sans coup férir. Quelques jours plus tard, rebelote. Le 19 puis le 21 août, deux autres drames de l’émigration clandestine, toujours en Méditerranée, font les titres des journaux. Le premier se déroule au large de la petite île de Lampedusa. Dix personnes meurent en tentant de regagner les côtes de l’île. Ils venaient d’une embarcation où près d’une centaine d’hommes et de femmes s’étaient entassés. Alertée, la capitainerie de Palerme (Sicile) réussit à en sauver soixante-dix. Le surlendemain, dans les mêmes eaux, drame similaire sauf que le chiffre s’inverse : on comptabilise soixante-dix morts pour cinq survivants. Ici, le scandale qui l’accompagne émeut autant que la tragédie en elle-même. Comme dans l’histoire du clandestin jeté par dessus bord, à cette différence de taille que la fin a été fatale pour plusieurs dizaines de personnes, des hommes ont perdu la vie, victimes non pas des seuls flots mais d’une situation de non assistance à personne en danger. En effet, personne, deux semaines durant, n’a voulu secourir ces malheureux. L’histoire commence ainsi. Fin juillet, soixante dix-huit migrants, des Erythréens pour la majorité, quittent les côtes libyennes à bord d’un bateau de douze mètres. Destination : l’Italie. Six jours après le début de la traversée, ils sont à court de carburant. Puis de vivres et d’eau. Les téléphones portables se déchargent, les coupant du reste du monde. Pendant quinze jours, le bateau dérive.  A bord, les décès se succèdent. Quand, enfin, il est secouru, il ne reste du groupe initial que cinq survivants, réduits à l’état de squelette. Or, ce que l’on apprend de la bouche de ces derniers, c’est que le bateau aurait croisé une dizaine d’embarcations. Seul un pêcheur se serait arrêté pour offrir des vivres et de l’eau. De plus, les autorités maltaises auraient repéré depuis plusieurs jours l’embarcation à la limite des eaux territoriales italiennes mais elles auraient attendu jusqu’au 20 août pour en avertir Rome. Une enquête, depuis, a été ouverte.
Que dire devant de tels faits ? L’assistance à personne en danger est à la fois un devoir moral et une obligation juridique. En mer peut-être plus que sur terre, elle est un principe fondamental. Or à quoi a-t-on assisté ici ? Non pas un mais plusieurs bateaux auraient croisé les migrants en détresse sans leur prêter secours ! Cela voudrait dire que l’on serait face non pas à un comportement isolé mais à une attitude qui, au contraire, tendrait à se généraliser malgré qu’elle soit indéfendable, moralement et juridiquement. La facilité avec laquelle les Espagnols ont balancé le clandestin marocain par dessus bord participe de cette même réalité. Et cette réalité est que les migrants clandestins sont de plus en plus dépouillés de leur humanité. La responsabilité de cet état de fait est à chercher du côté des politiques migratoires mises en place par les pays européens. Quand une loi, comme en France, va jusqu’à criminaliser  des actes de solidarité humaine aussi élémentaire qu’offrir le gîte et le couvert à un clandestin démuni, comment s’étonner que des bateaux  détournent le regard devant des clandestins en situation de naufrage? Ou que l’on balance un homme à la mer aussi facilement que s’il était un objet ? La notion de «trafic d’êtres humains» est liée désormais à celle d’«émigration clandestine». Or de «trafic d’humains» à «trafic d’esclaves», le pas est vite franchi. Et pour cause. Les clandestins sont les nouveaux esclaves de l’heure. Ils sont, comme eux, ces êtres livrés à la rapacité d’autres êtres et dont on s’emploie à oublier qu’ils sont des hommes.