Les nourritures extraterrestres

s’il y a un sujet de discussion qui ne provoque ni altercation violente, ni polémique stérile, c’est bien la gastronomie.

«Les seules ententes internationales possibles sont des ententes gastronomiques», disait Léon Daudet, fils d’Alphonse  et époux de la petite fille de Victor  Hugo. Un bon pedigree, du bon goût  et beaucoup d’humour. A croire donc sur paroles, car il est bien vrai que s’il y a un sujet de discussion  ou de débat  qui ne provoque ni altercation violente, ni polémique stérile c’est bien la gastronomie. C’est un vocable culturel  chic, voire un tantinet aristo, qui désigne le mode d’alimentation d’un peuple et fait désormais partie de sa culture. Il faut dire qu’il est notamment accaparé par la France qui se veut la première et, selon elle, la seule nation qui mérite ce label par elle inventé et partout  promu. Sinon on parle plus couramment pour les autres pays (Chine, Italie, Maroc, Inde, etc.) de cuisine, vocable sous forme de métonymie qui renvoie à la fois à l’espace domestique et à  la nourriture que l’on y mitonne. Ce serait là, peut-être, le seul petit point de discorde qui pourrait démentir ce bon vieux Léon. Il est en effet plus courant de voir la cuisine française qualifiée de gastronomie que celle de l’Italie, du Maroc ou de la Chine, même lorsqu’elle est concoctée et servie dans les adresses les plus prestigieuses du monde. Car de même qu’il n’est  de bon bec que de Paris, il n’est de bonne gastronomie que française. C’est historiquement et culinairement mérité, on ne fera pas la fine bouche, mais d’autres nations ne font pas non plus  que dans la tambouille.  Allez, on ne va pas en faire tout un fromage et on continuera à croire avec Léon Daudet en ces ententes internationales que seule la gastronomie rend possibles.
D’une  appellation à l’autre, les Américains qui, eux, n’ont rien à secouer de la subtilité et des accommodements des mots et des mets, ont d’un seul vocable  désigné tout ce qui se mange : Food. Et comme ils n’avaient pas de temps à perdre, ils ont inventé très vite le «fast-food» que l’on a traduit péniblement en français par «restauration rapide» et plus gentiment en arabe par «oukla khafifa», qui signifie plutôt «restauration légère». Mais, en l’occurrence, on a affaire à une cuisine à la fois rapide et légère  qui ne va pas sans poser des problèmes. Et là, il n’est plus question de ces ententes internationales, ces discussions conviviales et consensuelles que seule permet la gastronomie ou la cuisine en général.  Cette nourriture industrielle où le pain est légèrement sucré et la viande du hamburger  quasiment pré mastiquée et accompagné du ketchup tout aussi sucré est à l’origine, disent les nutritionnistes, du dérèglement du fonctionnement digestif et de tout ce qu’on appelle le métabolisme basal. Bref, tout un débat très sérieux et savant qui renvoie aux fondamentaux de la consommation nécessaire à une alimentation saine et équilibrée. Certes, la polémique sur le fast-food ne date pas d’aujourd’hui, mais les dégâts qu’elle cause se sont fait jour lorsqu’il a envahi la planète et que les études qualitatives, sur une plus longue durée et les statistiques quantitatives sur un plus grand nombre, ont pu démontrer les tares et les  avatars de la malbouffe.
La riposte ne s’est pas faite attendre et voilà qu’un mouvement  organise la résistance depuis une vingtaine d’années : le «Slow-food», créé à Paris en 1989 et dont le siège est en Italie. C’est un peu la réponse du berger à la bergère par le biais de l’appellation qui reste dans le vocable anglophone «food» mais  oppose la lenteur à la rapidité ; le retour à l’alimentation locale, artisanale et écologique au lieu de l’industrialisation à tous crins ; la notion du plaisir et l’éducation du goût à l’ingurgitation effrénée  d’une nourriture pré-digérée. Tout un programme qui s’inscrit parfaitement dans la mouvance altermondialiste qui prévaut bien avant les signes avant-coureurs de la crise mondiale dont l’onde de choc déferle aujourd’hui sur toute la planète. Bien sûr, le Maroc, dont la cuisine ou la gastronomie est de  renommée internationale, n’a  pas été épargné par la vague de la malbouffe.
Il n’est pas donc étonnant de voir un des grands  représentants du mouvement «Slow-food» dans nos murs. En effet, Piero Sardo a donné la semaine dernière à Rabat une conférence dans laquelle il a fait connaître les objectifs et la philosophie de son mouvement et insisté sur la dimension pédagogique pour affronter la malbouffe et ses différentes enseignes internationales. Il a aussi encouragé les Marocains à se montrer fiers de leurs cuisine, de défendre les produits du terroir et promouvoir la transmission des traditions et  du savoir-faire culinaires.
Mais, de prime abord, l’un des moyens  de sauvegarder et de perpétuer les traditions de la cuisine marocaine n’est-il pas, comme nous l’avons évoqué lors d’une précédente chronique, d’inscrire d’ores et déjà la gastronomie nationale comme patrimoine immatérielle à l’UNESCO ? Dans le cadre de ces «ententes internationales possibles», qui pourrait contester le bien-fondé de cette revendication ?