Les musulmans et le doute philosophique

Sans l’aiguillon du doute, nulle réelle avancée n’est possible. Le jour où l’esprit des musulmans s’accordera la liberté et le droit à  la remise en question totale, ce jour-là  alors, peut-être, parviendrons-nous à  sortir du peloton de queue.

Tombée toute la nuit, la pluie a fait une trêve du lever du jour. Des rayons de soleil filtrent à travers les nuages, baignant l’atmosphère d’une lumière vive. La rue, lavée à grande eau, étincelle de propreté. Le matin est déjà bien engagé mais la ville peine à s’éveiller. Le trafic est d’un calme absolu. Par chance, un petit taxi rouge fait partie des matinaux que le froid n’a pas gardé sous les couvertures. Hélé, il s’arrête. La direction qu’on lui indique est à l’opposé de celle dans laquelle il s’était engagé: «J’allais au Hay Hassani pour prendre mon petit déjeuner», dit son conducteur mais, ce n’est pas grave, je vous accompagne. Un large sourire éclaire son visage. «Matan mchiou ghir fin tay machina Allah (nous n’allons que là où Dieu veut bien nous conduire), ajoute-t-il en redémarrant.
L’homme au volant est jeune mais il s’exprime comme hier son père et son grand-père. Avec les mêmes paroles et la même bonhomie de ceux qui, leur destinée placée entre les mains du seul Tout-puissant, portent un regard distancié sur les contingences du monde. «Matat mchi ghir fin machak Allah», la certitude est là, intangible, participant à façonner depuis quatorze siècles la psyché collective de toute une communauté de croyants. Le monde autour peut bouger et se transformer sous l’emprise du génie humain en constante créativité, pour notre homme, comme pour tous ceux qui participent de cette conviction, nous demeurons cette once de poussière voletant au gré du vent. Qu’il s’agisse du précepte précité ou d’un autre, le conditionnement opéré par la religion sur les esprits se remarque à tous les niveaux. Les conséquences en sont à double tranchant. La face positive, c’est cette sérénité affichée par le chauffeur de taxi ainsi que son affabilité à l’égard de son prochain. Vivre assis sur un socle de certitudes rassérène au plus haut point. Les vérités absolues offrent un «prêt-à-porter» de réponses toutes faites qui adoucissent la «brûlure des interrogations» auxquelles tout être humain est en butte du simple fait qu’il existe. Dès lors que l’on croit en un au-delà grâce auquel l’histoire jamais ne s’arrête, la mort perd de sa dimension terrifiante. Pour peu que l’on se soumette en bonne âme obéissante aux règles venues du Ciel, une fois le passage sur terre achevé, s’ouvre la porte du saint Paradis et, avec elle, l’exaucement de tous les vœux. Devant un tel programme, l’angoisse existentialiste fond comme neige au soleil. Si, depuis que le monde est monde, les humains n’ont cessé de s’inventer des dieux (soleil, ciel, nature, faune … le répertoire en la matière a été des plus riches), ce n’est pas par hasard ! Dieu, qu’il est confortable de croire en Dieu ! Dans ce monde de l’islam qui est le nôtre, les agnostiques et les athées taisent leur incroyance et leurs interrogations de crainte de susciter les foudres de leur entourage. Pourtant, celui-ci devrait comprendre que, cloué au pilori, l’incroyant l’est par le fait même de son incroyance. Privé des béquilles de la religion, il avance, tourmenté par le doute, dans une quête constante et éperdue de sens. Quand, tout heureux, il pense avoir trouvé ce qu’il recherchait, la vie se fait un devoir – et un malin plaisir – de brouiller à nouveau sa vision, l’obligeant à repartir encore et toujours à la quête de l’impossible horizon. Notre chauffeur de taxi lui, avec son «matat mchi ghir fin machak Allah» est à l’abri de ce type d’errance. Il n’a pas à chercher car il est persuadé d’avoir trouvé. Le problème est que, à l’abri de ses convictions, il ne bouge plus. N’avance plus. Se fige et se sclérose.
Qu’il s’agisse du développement économique ou du développement humain, les nations musulmanes sont aujourd’hui dans le peloton de queue. La question du pourquoi taraude les consciences sans pour autant ébranler les certitudes. Pourtant, il semblerait bien que ce soit du côté de cette disposition d’esprit-là, de cette propension à s’enferrer dans des certitudes inébranlables, qu’elles concernent «notre glorieux passé» ou «la plus grande et la meilleure des religions», qu’il faille s’interroger. Sans l’aiguillon du doute, nulle réelle avancée n’est possible. Le jour où l’esprit des musulmans s’accordera la liberté et le droit de la remise en question totale et absolue de tout ce qui relève de son entendement, ce jour-là alors peut-être, parviendrons-nous à sortir du peloton de queue