Les mots des autres

Lorsque tel député en appelle à la bonne gouvernance, et au nom du développement durable, à la construction d’usines et autres infrastructures hyper polluantes dans sa région, il confond, involontairement, mais aussi par ignorance, le dur et le durable.

Il est des expressions répétées comme un mantra dont le discours politique use et abuse jusqu’à la caricature. L’une d’entre elles, et qui a fait florès ces temps-ci, est celle qui veut «mettre l’homme, l’enfant, l’élève, la culture etc., au centre (ou au cœur, chez ceux qui y mettent du leur) du développement etc.» Qu’est-ce que ça veut bien dire si tant est que cela veuille dire quelque chose? D’autres expressions, tout aussi en vogue et non moins amphigouriques, empruntent leurs intentions à un galimatias technocratique qui désorienterait la pensée la plus fine. Certes, on vous parle là d’un discours proféré en langue française, car une fois traduit en arabe et énoncé par tel homme politique, le résultat relève d’une confusion philologique qui défie l’intelligence et met la langue en échec. C’est exagéré ? Alors tendez parfois l’oreille à ceux auxquels on tend souvent un micro au sortir d’une réunion, d’un meeting ou de tout autre rassemblement ; ou alors écoutez attentivement les réactions et les questions, supposées orales, diffusées en direct à la télé chaque mercredi au Parlement. Les réponses des interpelés, plutôt écrites, celles-là, par des attachés ou des conseillers, ne manquent ni de piquant, ni de cette charge sémantique qui en fait une langue étrangement étrangère. La traduction et le sens mal assimilé de certains concepts tels que «développement durable», ou gouvernance, demeurent souvent le sujet d’un grand malentendu à la fois linguistique et politique. Lorsque tel député en appelle à la bonne gouvernance, et au nom du développement durable, à la construction d’usines et autres infrastructures hyper polluantes dans sa région, il confond, involontairement, mais aussi par ignorance, le dur (ce dur désir de durer) et le durable. Il a pris, donc, au mot, si l’on ose dire, la traduction de «développement durable» «Tanmya moustadama». Par ailleurs, certains esprits tatillons s’entêtent à traduire en arabe l’adjectif «durable» par «mousta… dima» et non «mousta… dama». Alors, «dima» ou «dama» ? C’est donc à un autre casse-tête que nos chers élus, et nous avec, serions parfois confrontés.

Mais comment passer du développement à l’ancienne (non durable ? endurable ?) à celui, durable, c’est-à-dire en arabe «moustadima ou moustadama» ? Certainement par une gouvernance, et une bonne tant qu’à faire. Traduit en arabe, le vocable, d’origine anglo-saxonne (governance) avant de passer au français, se dit pour les uns «hawkama» et pour d’autres «hakama». Ce n’est pas le seul concept emprunté aux langues étrangères qui divise les gens du monde dit arabe. Les rares traductions récentes vers cette langue, notamment dans les sciences humaines, sont truffées de doubles vocables et termes écrits et prononcés différemment d’un pays à l’autre dans cette contrée. Certes, ce n’est pas la traduction, seule, de ces concepts qui divise ces gens-là depuis des lustres. Mais ce vaste malentendu linguistique entre les locuteurs d’une même langue en dit long sur le reste. Et tout le reste n’est pas que littérature, comme dirait Verlaine. On sait que l’âge d’or de la civilisation arabe qui renvoie surtout à la première période de la dynastie abbasside a connu une florissante activité de traduction. Plus que passeurs de plusieurs langues vivantes de l’époque, ils ont aussi produit une pensée et développé des sciences et des découvertes dans de nombreuses disciplines. Certes, nous sommes là dans le passé, un passé plein de splendeur, trop souvent glorifié au point de faire oublier un présent opaque. L’historien et penseur marocain Abdallah Laroui (auquel on vient d’attribuer une chaire, justement de traduction et d’interprétation, à l’Université Mohammed V de Rabat) a longtemps pourfendu, dans ses premiers ouvrages, cette propension à pleurer un passé de prestige afin d’oublier un présent glauque ou tumultueux tout en craignant un futur incertain.

Mais voilà qu’un autre futur nous a rattrapés, ici et là, dans ce monde dit arabe et si peu d’accord sur ses mots et ceux des autres. Vous avez dit gouvernance ? Al hakama, ou Al hawkama ? Vous cherchez une définition avant de traduire ? Dans un opus inclus dans un ouvrage consacré surtout à ce qu’il appelle la «Médiocratie» (Lux Editeurs 2016), Alain Deneault, docteur en philosophie et professeur à Paris, analyse l’origine hasardeuse et la promotion (notamment par la Banque Mondiale entre autres) de la notion de «gouvernance». Dans l’introduction de cet essai, l’auteur écrit: «Contrairement aux termes ‘‘démocratie’’, ‘‘politique’’ qu’elle tend à occulter, ‘‘gouvernance’’ ne définit rien nettement ni rigoureusement. La plasticité extrême du mot déjoue le sens et cela semble même son but. On fait comme si on se comprenait au carrefour de sa vanité».