Les métamorphoses du langage économique

Au baromètre du langage, les mots ont leurs trajectoires.

Au baromètre du langage, les mots ont leurs trajectoires. Ils naissent, ils mûrissent et ils chutent. Certains finissent par tomber dans l’oubli. Le langage social dans le discours économique n’échappe pas à cette loi. Qui parle encore de «commis voyageur» ou d’«émoluments» ? Qui dirait encore «manœuvrier» à l’heure où l’ouvrier s’efface peu à peu derrière l’opérateur. Le cultivateur s’est fait agriculteur, le manufacturier laisse la place au chef d’entreprise, le travailleur est remplacé par le salarié… Parce que certaines réalités changent ou qu’elles génèrent de nouvelles relations, on cherche à les désigner autrement. Mais il est certain que le langage du social fonctionne selon des conventions qui visent à atténuer la portée des mots. Comme dans le vocabulaire de la diplomatie, des expressions ou des périphrases sont utilisées pour dissimuler le sens réel du propos, de l’accord négocié, sachant qu’une autre formulation, plus proche de la réalité, mais diabolisée, provoquerait des réactions de rejet. De même que le «politiquement correct» a envahi la vie publique, le «socialement correct» se répand.

Les exemples ne manquent pas, la plupart alimentés par la crainte d’une déréglementation du marché du travail qui n’osait pas s’avouer. La «flexibilité» fournit la première illustration de cette métamorphose du langage social dont on pressentait qu’elle heurterait les sensibilités. Le terme a fait l’objet d’un tabou ici et ailleurs, où le nommer revenait presque à l’exorciser. Pour être accepté, entendu, il convenait de lui préférer la «souplesse», voulue moins inquiétante. Parfois, les peurs qu’il suscitait étaient exagérées, pratiquement fantasmatiques. Désormais reconnu, le vocable, connoté négativement par les syndicats, objet de diatribes violentes depuis son apparition, n’inquiète plus outre mesure l’opinion. Acceptation d’une tendance inéluctable ? Il n’en reste pas moins que son évocation ne provoque plus une levée de boucliers.

Il en va d’ailleurs de même de l’«annualisation» des rythmes de travail qui se dissimule sous la «modulation» des horaires, mieux supportée, et qui revient pourtant à la même chose, ou presque. A priori, le terme est connoté positivement. Mais, dans les faits, l’annualisation tend à mettre les salariés à disposition permanente de l’employeur en fonction des aléas du marché. La question a été à l’origine d’un remodelage du droit du travail, plus précisément de la révision des modes de paiement des heures supplémentaires.

Encore peu utilisée, en dehors des cercles de spécialistes, l’«employabilité» est devenue un terme courant qui inquiète certains. Précisément parce qu’ils y voient le moyen de classer les personnes en fonction de leurs capacités à s’adapter ou non et imaginent d’en faire porter la responsabilité aux individus. Dans une autre acception, l’employabilité signifierait l’entretien de ses chances par la formation tout au long de la vie. Pour accompagner le nouveau concept, les experts en management n’hésitent pas à mettre en musique le «self employment». Une notion qui valorise tous ceux qui se décident de prendre leur destin en main en développant leur fibre entrepreneuriale. On n’insiste pas sur le pourquoi d’une telle vocation. Mais elle naît souvent, contrainte et forcée, par les difficultés du marché du travail à absorber la population active dans un rapport salarial.

D’autres exemples justifient une méfiance envers cette métamorphose du langage. Une méfiance qui ne se situe d’ailleurs pas uniquement du côté des travailleurs et des syndicats. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les chefs d’entreprises rechignent à l’énoncé d’une réduction du temps de travail et qu’ils lui opposent l’aménagement du même temps de travail. Depuis des lustres, également, les licenciements ne se prononcent plus aussi abruptement. On parle de restructurations dictées par des impératifs économiques ou de plans sociaux de plus en plus mis en avant. Expert en jargons, tout autant qu’en sigles à la mode dont les vertus supposées s’épuisent toujours aussi vite, le petit monde du management et des consultants, encore, ne cesse d’inventer des concepts, avant-hier la GPO (gestion par objectif), hier la GPE (gestion prévisionnelle de l’emploi) ou la reconfiguration (reengeneering), aujourd’hui gestion des compétences, qui ont parfois abusé leurs adeptes, pris au piège du discours. Autre expression très en vogue depuis quelques années, quoique actuellement en perte de vitesse, celle d’«entreprise citoyenne» apparaît comme un mot-valise ayant un contenu affectif très fort dans lequel les salariés ne se retrouvent pas toujours.

Toujours est-il que dans les institutions internationales, du Bureau international du travail (BIT) à l’OCDE en passant par la Commission européenne, de telles subtilités dans le langage donnent du fil à retordre aux traducteurs, lors des réunions, et obligent les rédacteurs à déployer des trésors d’imagination quand il s’agit de mettre la dernière main au communiqué final. D’où des sources d’incompréhension qui nuisent à l’efficacité des résolutions prises sur des compromis qui ne sont jamais que des quiproquos. Les exemples fourmillent, avec une égale réciprocité, de ces désaccords sur les mots, désaccords tus et, surtout jamais formalisés. Quand on consulte les dictionnaires, plutôt anciens, force est de constater que le phénomène n’est pas nouveau. Les évolutions de mots dans le vocable social ont été, du fait de la crise, plus nombreux en dix ans qu’en cent ans. Mais des formulations ou des intitulés n’ont plus le sens qu’ils avaient au départ et, plus significatif, la constante reste de dissimuler des intentions ou des actions bien réelles. Toute période de crise est favorable à la bonne santé des mots qui sont utilisés pour la décrire. Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait plus de mouvements dans le vocabulaire social ces dernières années.