Les livres du souvenir et de l’oubli

Né aux alentours de 1953, le Livre de poche célèbre cette année son soixantième anniversaire. C’est une idée de Henri Filipacchi, secrétaire général de la Librairie Hachette de l’époque, un éditeur et un diffuseur avisé qui avait compris l’importance de l’accès à  la lecture par une plus grande circulation des livres mis en vente à  un prix modique.

Né aux alentours de 1953, le Livre de poche célèbre cette année son soixantième anniversaire. C’est une idée de Henri Filipacchi, secrétaire général de la Librairie Hachette de l’époque, un éditeur et un diffuseur avisé qui avait compris l’importance de l’accès à la lecture par une plus grande circulation des livres mis en vente à un prix modique. Aujourd’hui, le format de poche compte plus d’un milliard de livres mis en vente, près de six mille titres et deux mille auteurs. Le succès est tel que d’autres éditeurs ont mis leur livre en format de poche, et on ne compte plus les collections et les auteurs qui y figurent.

Ceux qui ont la mémoire des livres ont probablement aussi la nostalgie de ces volumes en petit format aux couvertures pelliculées, reproduisant en couleurs des peintures de maîtres et reconnaissables parmi les autres ouvrages à l’apparence plus sévère ou plus rustique. Près de trois générations ont pu acheter, consulter ou compulser ces petits livres dont le contenu, autant que l’accessibilité, faisaient merveille chez ceux qui avaient fait de la lecture un projet de vie, comme ceux qui n’en faisaient qu’un loisir. Heureux temps, diront certains, où l’on avait encore ce choix, tant la lecture, alors que les supports se sont multipliés, est en passe de devenir «aussi rare que l’extase».

Mais chaque époque avait  son revers et le lecteur, aussi enthousiaste soit-il, ses limites. Au temps du Poche, alors que le prix était modique (mais modique par rapport à quelle autre denrée ?), on galérait pour avoir accès à ces petits livres qui avaient pour nous le chic de la mode et le choc de la modernité et nous changeaient des publications revêches qui nous parvenaient d’Egypte et d’autres aires arabiques. Sans compter tous ces gros pavés qui exhalaient une forte odeur de peau de chèvre ou de vache et ornaient les rayons de la bibliothèque d’un vieux lycée aux portes de la Médina. Le livre de poche, lui, au moins, sentait le papier et tenait dans la poche du blouson ou celui de l’arrière du pantalon en «bloudjinne» dont le port nous était interdit par le proviseur de l’époque. Ce dernier, regard perçant et calvitie luisante, veillait devant l’immense portail à ce que ni les cheveux longs, ni les jeans n’aient droit de cité dans son établissement ; un établissement qu’il dirigeait comme une citadelle inexpugnable protégée par sa mauvaise humeur tonitruante et de hautes murailles infranchissables. Inutile de préciser qu’en ce temps-là tout le monde ne se promenait pas avec un livre de poche collé aux fesses. On avait plus de chance de tomber sur un lecteur trimbalant une de ces bandes dessinées en noir et blanc de l’époque : Kiwi, Akim, Zembla et autres Tex Willer, que sur La Nausée de Sartre dans la première édition en Poche. Car si le livre de poche à prix modique est une belle invention qui part d’un bon sentiment de partage du savoir, il n’en est pas moins un concept commercial destiné à une autre société et un autre lectorat. Ce n’était clairement pas le nôtre, sachant que la modicité d’un prix est une chose bien relative. Bref, un lecteur compulsif avait le choix entre le Centre culturel français et la Joutia, ce marché aux puces où l’on trouvait tout et son contraire. C’est le contraire de tout qui était rare, à savoir les livres. Quant au Centre culturel, on ne pouvait qu’y emprunter deux livres seulement et pour deux semaines uniquement. Pas de quoi disposer de sa propre bibliothèque chez soi. Mais là aussi, encore fallait-il que l’espace exigu du-dit chez soi puisse contenir ce meuble, lequel serait de toute les manières jugé comme un luxe, voire comme le signe caractérisé de la folie. D’ailleurs, dans le quartier, le seul lecteur assidu et pourvu d’une bibliothèque personnelle, un vieux célibataire endurci et vaguement misanthrope, était tenu pour fou par une grande partie des habitants, qui soutenaient que, très tard dans la nuit, il parlait tout seul et à haute voix, lisant et marchant sur la terrasse de sa maison. Ce lecteur solitaire aimait tout simplement lire de la belle poésie à haute voix et à la belle étoile, appliquant probablement la belle formule d’Oscar Wilde qui disait : «Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains regardent les étoiles».

Au final, ce sont les puces qui ont pu étancher la soif du lecteur compulsif, lorsqu’en été, à la fermeture du Centre culturel, il n’y avait plus de livres à emprunter, ni de camarades du lycée à solliciter, ni d’argent à débourser. Mais aux puces, il fallait lire ce qu’on chinait, et contrairement aux vieux meubles, les coups de cœur étaient rares.  On lisait au hasard et selon l’arrivage. Ça laisse des traces, d’où peut-être les élucubrations intempestives que vous êtes en train de lire, mon lecteur, mon ami, dans une chronique d’humeur consacrée à un anniversaire dont certains ont soufflé les 60 bougies du gâteau comme on pousse un doux soupir dans une douce mélancolie.