Les lentilles : un plat vintage

Plus que le cours du baril de pétrole, aujourd’hui plus ou moins à la baisse,  ainsi que ses répercussions sur l’économie du pays et les économies du citoyen aux modestes revenus, il est une denrée qui aurait dû faire parler du renchérissement de son prix : il s’agit de la lentille.

Elle est en passe de devenir un plat de riches. Parler de renchérissement et d’enrichissement d’un produit destiné hier encore aux pauvres n’est presque plus un abus de langage. C’est en tout cas un abus de quelque chose et, surtout, un paradoxe et non des moindres par ces temps agités où tout est bouleversé. Considéré depuis fort longtemps comme une légumineuse du pauvre par excellence, ou plutôt par nécessité, il a été avec d’autres recettes à base de fèves sèches, «al foul» ou de fayots «loubia» un véritable plat de…résistance. Las, il ne résiste plus désormais devant l’augmentation de son prix, de sorte qu’il tend à disparaître peu à peu de la table des gens de peu. Mieux ou pire encore, c’est selon, il est de plus en plus présent chez ceux d’en face: les riches et aussi dans des restaurants huppés, ou étoilés par le Guide Michelin sous d’autres cieux. Ici, on ne parle pas encore d’établissements à étoiles mais de  «place to be», où, plus c’est cher, plus on y accourt et moins on en a pour son argent. Mais c’est un autre sujet, alors revenons à nos lentilles puisque tout le monde y revient. Il fut un temps où ce plat était demandé uniquement par d’anciens pauvres, par nostalgie ou par cet étrange sentiment de vengeance -sur on ne sait quoi-, qu’éprouvent ceux qui ont galéré dans leur jeunesse avant d’accéder à un statut social mieux nanti. Ces anciens pauvres, sans pour autant se comporter comme de nouveaux riches, se remémorent mélancoliquement un passé impécunieux peut-être pour mieux goûter un présent plus confortable. C’est la loi de la compensation, diraient les psychologues qui croient tout expliquer. Ou alors, diront les cinéphiles qui croient avoir tout vu, c’est le syndrome de «Citizen Kane», le chef-d’œuvre d’Orson Welles dans lequel le richissime magnat de la presse se remémore et murmure dans un dernier souffle à la fin de sa vie : «Rosebud!», nom gravé dans une vieille luge en bois offerte par sa mère lors de son enfance miséreuse.

Restons dans les références intellectuelles, sans pour autant nous éloigner de ces nourritures terrestres que sont les lentilles. Il y a dans le «Gai savoir» de Nietzsche dès l’ouverture -il y a tout d’ailleurs dans ce livre de haute intelligence-, ce prélude en rimes allemandes où le philosophe lance cette invitation prémonitoire : «Osez donc goûter à mon plat, mangeurs !/ Demain, vous le trouverez déjà meilleur/ et dès après-demain, il vous paraîtra bon/ Si vous en redemanderez alors,-/Mes sept vieilles recettes me donneront / Le courage d’en faire sept nouvelles». Il n’est pas certain que l’auteur de «Ainsi parlait Zarathoustra» parlait de recettes à base de lentille, mais ce passage traduit parfaitement l’engouement pour cette denrée dont le prix dépasse les 30 DH le kilo, ce qui le met hors de portée des bourses, comme on dit dans la presse sans pour autant donner des explications, disons sociologiques. Si la lentille a atteint ces prix, n’est-ce pas parce que cette légumineuse est devenue un plat de riche et, par définition, un plat de riche ça coûte cher ? Il y a quelques années déjà, lors d’un dîner de gala en l’honneur d’un grand journaliste étranger organisé dans une riche demeure, on a servi, en buffet, plusieurs mets riches accompagnés de petits plats traditionnels typiquement marocains. Nous étions quelques-uns, modestes journalistes aux salaires non moins petits, à nous être jetés d’abord, spontanément ou par atavisme, sur les petits plats de lentilles. Mais voilà que, jouant du coude, un grand ponte du ministère de l’information de l’époque nous imita en allongeant le bras, qu’il avait déjà très long pour d’autres activités. C’est alors qu’un grand militant gauchiste et fraîchement libéré de la prison de Kénitra après une décennie à l’ombre de «Lalla Chafia» l’apostropha avec véhémence : «Eh! Toi, le haut fonctionnaire des basses besognes, même pour les lentilles tu viens te bousculer avec la classe laborieuse ?».

Ceux qui ont la mémoire des aliments de ces temps démunis -et ils n’ont aucun mérite car il n’y en avait pas des masses- ont sûrement mille anecdotes à raconter à propos de ce plat jadis déclassé. Plus bas dans la hiérarchie alimentaire, il n’y avait que les olives noires accompagnées de pain sec (ou pain nu comme dirait l’écrivain Choukri) arrosé, mais en option, de thé à la menthe. Parfois, les jours fastes, les lentilles étaient accompagnées de sardines avec leur fameuse «charmoula», et là c’était Byzance. Aujourd’hui, à plus de trente balles le kilo, la lentille va rejoindre ces plats «vintage» qui joueront le rôle de la madeleine de Proust dans la mémoire mélancolique «des anciens pauvres», et constituer un plat à la mode pour les «encore riches». Quant aux «toujours pauvres», ils finiront, comme partout à travers le monde, par s’habituer à cette nouvelle alimentation industrielle faite de fast-food et autres mortadelles en boîte  à base de produits à peine identifiés. La malbouffe est souvent la seule nourriture du mal-être.