Les féministes doivent reprendre du service

Tant qu’elle se rapporte à  la lutte contre la corruption et l’instauration d’une bonne gouvernance, la volonté de moralisation prônée par les islamistes au gouvernement ne peut être qu’applaudie.

Fidèle à elle-même, Bassima Hakaoui n’aura pas attendu longtemps pour se positionner en prenant, comme c’était prévisible, l’exact contre-pied de son prédécesseur, Nouzha Skalli. Quelques semaines à peine  après sa nomination, elle vient de se prononcer sur un sujet grave : l’avortement dont elle n’a jamais caché son rejet. Alors que la légalisation de cet acte en cas de viol, d’inceste ou de malformations congénitales graves apparaîssait comme une affaire entendue, l’unique femme du gouvernement a jeté un pavé dans la mare en proposant l’organisation d’un référendum sur le sujet.

Aucune passation de pouvoir n’aura été aussi chargée de sens que celle qui s’est effectuée en janvier dernier, à la tête du ministère des affaires sociales, de la famille et de la «femme», entre Bassima Hakaoui et Nouzha Skalli. Elle illustre on ne peut mieux la bataille remportée par les tenants du fondamentalisme religieux  sur ceux de la modernité et de la laïcité. Figures emblématiques de leurs camps respectifs, l’ex et la nouvelle ministre se connaissent bien pour avoir régulièrement croisé le fer. Progressiste et ardente féministe, Nouzha Skalli a commencé à militer dans les rangs de la gauche dès sa première année universitaire, en 1969. Elle a contribué, à travers la création de l’ADFM, à l’émergence, dans les années 80, du mouvement féministe marocain et à la structuration de celui-ci. C’est à des militantes comme elle et à leurs combats menés sur deux décennies que les Marocaines doivent l’évolution de leurs droits sociaux et politiques. De dix ans sa benjamine, Bassima Hakaoui appartient à la génération politique suivante. Une génération qui, tournant le dos à la modernité, a fait du retour aux fondements de l’islam son cheval de bataille. Sur la question des femmes, la première grande confrontation entre les mouvements féministe et islamiste a eu lieu autour du Plan d’intégration de la femme présenté en 1998 par Saïd Saâdi (PPS), en sa qualité (lui aussi) de ministre des affaires sociales et de la famille. On se souvient des deux grandes manifestations qui eurent lieu autour de ce plan, l’une le soutenant, l’autre le dénonçant. C’est à partir de là que la jeune Bassima commence à émerger sur la scène nationale en tant que farouche militante islamiste. Elle se présente comme une pure et dure qui refuse «l’approche genre» et dit ne pas accepter «une lecture moderne mais une lecture correcte du Coran». A l’extrême opposé de Nouzha qui défend l’égalité des sexes dans le cadre des valeurs universelles et des droits de l’homme. Adversaires idéologiques, les deux militantes auront plus d’une fois l’occasion de se confronter durement. En 2002, élues députées toutes les deux, elles se retrouvent à siéger ensemble au Parlement où elles eurent à se côtoyer régulièrement.

La sortie de Bassima Hakaoui sur l’avortement, sortie qui a fait dire qu’«elle devrait demander son départ du ministère», montre combien la ministre Pjdiste entend rester droite dans ses bottes et fait montre de convictions inaltérées. Pour les féministes, la nomination de Bassima Hakaoui en tant qu’unique femme du gouvernement a fait que la douche a été doublement froide : elles savent en effet qu’avec elle toutes les questions relatives à la femme seront traitées à travers le prisme d’«une lecture correcte du Coran». Soit une mise en application à la lettre de la vision islamiste du rôle et du statut de la femme. Elles en auraient presque préféré qu’il n’y ait pas de femme du tout !

La célébration de la Journée internationale de la femme aura donc cette année un caractère particulier. Face à la régression intervenue sur le plan de la représentativité politique des femmes, la première réaction a été, naturellement, l’amertume et la déception. Mais très vite, celles-ci ont cédé la place à une volonté d’en découdre, de repartir au combat. Après la promulgation de la nouvelle moudouwana, le mouvement féministe s’est quelque peu assoupi, la transmission du flambeau à la nouvelle génération peinant à se faire. La victoire des islamistes aux élections du 25 novembre a créé l’électrochoc. Pour les femmes comme pour les libertés individuelles, les clignotants se sont mis au rouge. Le danger de voir rognés les acquis existants n’est pas une vue de l’esprit. Tant qu’elle se rapporte à la lutte contre la corruption et l’instauration d’une bonne gouvernance, la volonté de moralisation prônée par les islamistes au gouvernement ne peut être qu’applaudie. Le danger est de voir cette «moralisation» s’étendre également aux mœurs et à la culture comme les sorties sur «l’art propre» ont commencé à le faire craindre. Alors, oui, en ce 7 mars 2012, les féministes, parce qu’elles défendent une vision de la société basée sur l’égalité des sexes et le respect des valeurs universelles, doivent reprendre le combat. Mais un combat repensé de manière à véhiculer ces valeurs auprès du plus grand nombre et à donner naissance à une nouvelle génération de féministes, dans les rangs des femmes comme dans ceux des hommes.