Les enjeux de la démocratie

D’un côté, la segmentation de la société entraîne
la multiplication des demandes sociales. De l’autre côté,
il y a une dépréciation des capacités des partis politiques
à  y répondre en promouvant des régulations
politiques appropriées.

Abstentions record, méfiance à  l’égard des élites, mouvements de contestation sociale, autant d’indices d’une crise de représentation qui touchent nos institutions élues. Comment lire ces indices et quel lien établir entre un boycott des urnes et une revendication contre la vie chère? Entre ces deux expressions en apparence si distantes l’une de l’autre, n’y a-t-il pas un lien diffus mais tout de même significatif ? Ne faut-il pas voire dans le refus de voter une désaffection des citoyens à  l’égard des normes, des procédures, des valeurs, de l’état de notre démocratie représentative ? Ne faut-il pas non plus interpréter les manifestations comme l’expression de la demande d’une démocratie plus participative, plus délibérative ? Les événements de ces dernières semaines permettent d’évaluer le regard des Marocains sur la démocratie dans ses différentes acceptions – démocratie représentative, passant par la médiation des partis et des élus, démocratie participative, par le biais des mobilisations collectives (manifestations, grèves, mouvements sociaux). Ils permettent de voir si ces différentes acceptions sont complémentaires ou concurrentes et d’analyser les perceptions et les facteurs socioculturels et idéologiques qui les sous-tendent.

Les élections législatives ont mis à  mal la confiance dans le Parlement, l’importance des partis politiques, le vote, les hommes politiques (leur honnêteté, l’attention qu’ils portent aux problèmes des citoyens). Elles ont livré une série d’indicateurs portant sur les institutions de la démocratie représentative et son personnel. Elles ont révélé l’existence d’un fossé entre les citoyens et leurs représentants. Distante, en partie corrompue, totalement en manque de légitimité, telle est l’image que donne aujourd’hui la classe politique marocaine. Le pendant de cette mauvaise image des hommes ou des femmes qui occupent le pouvoir ou dirigent les partis est la perte de confiance d’une large majorité des citoyens dans l’institution parlementaire en tant que telle. Enfin et surtout, l’abstentionnisme témoigne du peu d’importance accordé à  l’acte de voter : l’élection n’est plus perçue comme un des fondements de la vie politique. Est-ce-à  dire que la majorité des citoyens approuve une solution autoritaire, celle d’un pouvoir qui ne tirerait pas sa légitimité de l’élection ? Ou est-ce plutôt une méfiance envers le personnel politique allant de pair avec le niveau d’insatisfaction à  l’égard du fonctionnement de la «démocratie» marocaine ? D’o๠cette vulnérabilité des institutions de la démocratie représentative.

Au moment o๠la classe politique a du mal à  digérer les résultats des élections, le Maroc connaà®t de forts mouvements sociaux. Certes, le contexte des mobilisations collectives ou spontanées contre la hausse du prix du pain et des denrées de base ne saurait être comparé à  celui des grandes grèves qui ont marqué le monde du travail dans les années quatre-vingt. Mais ils interviennent dans un contexte de désenchantement politique, ils se situent dans le prolongement de mouvements qui se manifestent ici ou là , sur telle revendication ou telle autre, ces dernières années. Pour autant, ramener ces mobilisations collectives qui parcourent la société au jeu des forces politiques ou partisanes, ou à  plus forte raison à  une arithmétique électorale, semble réducteur. Ces mouvements débordent l’univers partisan au sens étroit lorsqu’ils ne le réfutent pas purement et simplement, y compris lorsqu’il s’agit de forces politiques issues de l’extrême gauche. Ces mouvements collectifs n’ont rien de commun avec les mouvements sociaux que l’on appelait des «mouvements de masse» et qui sont devenus profondément caduques, et pour cause. Dans la société d’aujourd’hui, l’essor des mobilisations segmentées, collectives ou spontanées, relève de tendances qui concernent la présence du «politique» dans la cité. Mais elles concernent aussi et surtout le statut de la démocratie aujourd’hui qui, dans le discours de nombreux mouvements sociaux, ne saurait se cantonner à  la seule démocratie représentative, ni aux seules interventions du pouvoir politique.

Au fond, les mouvements sociaux se réfèrent de plus en plus à  de nouvelles pratiques démocratiques plus participatives, plus liées à  de nouvelles régulations qui visent à  plus d’autonomie face au «politique». Cette montée des mobilisations collectives traduit le déclin de l’autorité des élites et des institutions politiques et le divorce entre celles-ci et «ceux d’en bas». Elle exprime l’émergence d’une société de plus en plus segmentée qui produit à  l’évidence des effets sur le politique. Les «rationalités» (politiques) qui avaient fortement marqué l’univers institutionnel des dernières décennies perdent de leur substance et de leur efficacité. L’action qui en découlait tendait à  les organiser, les ordonner, les hiérarchiser en vue de leur donner une cohérence programmatique.

Or, c’est bien ce modèle d’action politique qui est aujourd’hui profondément affecté par les évolutions de ces dernières années. D’un côté, la segmentation de la société entraà®ne la multiplication des demandes sociales toujours plus hétérogènes, et une croissance du phénomène revendicatif. De l’autre côté, nous assistons à  une dépréciation des capacités des partis politiques à  gérer la demande sociale et à  y répondre en promouvant des régulations politiques appropriées. C’est ce hiatus qu’il faudrait corriger par une revalorisation des médiations politiques et une reconstruction des capacités de régulation des pratiques démocratiques.