Les démons du passé

Ou la thèse avancée par le ministre de l’intérieur repose sur des faits probants, auquel cas il y aurait lieu de frémir devant le danger encouru par une telle alliance entre des partis inscrits dans le jeu institutionnel et une structure terroriste ; ou l’Etat renoue avec des pratiques manipulatoires et cela signerait une régression
politique lourde de conséquence.

Seraient-ils de retour ces démons du passé que l’on croyait chassés à jamais ? Ou, pire encore, auraient-ils mué en une espèce nouvelle, non identifiable à première vue mais tout aussi inquiétante ? Les événements de la semaine passée ont laissé la société en état de choc. L’annonce par le ministre de l’intérieur, Chakib Benmoussa, de la découverte d’un complot terroriste de grande ampleur, visant à déstabiliser le pays par une série d’assassinats politiques, a constitué un coup de tonnerre dans un ciel déjà passablement couvert. Les images d’un véritable arsenal de guerre ont montré que les auteurs présumés des attentats à venir ne plaisantaient pas. Mais à la stupeur et à la consternation suscitées par cette annonce a très vite succédé une certaine incrédulité devant l’énormité des faits avancés.
En effet, en même temps qu’était révélé le démantèlement d’un réseau aux ramifications internationales multiples, on apprenait l’arrestation de leaders du parti islamiste Al Badil Al Hadari et de celui de la Oumma, présentés comme les paravents légaux de la structure terroriste en question. Dans la foulée, le Premier ministre, soutenu en cela par le ministre de l’intérieur, prononçait la dissolution de ces partis sur la base de l’article 57 et ce, avant même que la justice ne se prononce. Quant aux preuves de l’implication effective de ces personnalités politiques dans le complot qui s’ourdissait, le secret de l’enquête, aux dires des responsables, ne permettrait pas à l’heure actuelle d’en faire état. Seuls sont avancés les liens existant entre le chef présumé du réseau Abdelkader Belliraj et les mis en cause, liens reposant sur une appartenance commune à une organisation, Al Ikhtiayar Al Islami, créée au milieu des années 90. A ce stade, des faits et des activités reprochés aux intéressés, les seuls mentionnés sont ceux qui remonteraient à cette période, soit à plus d’une dizaine d’années.

Alors que penser de toute cette affaire ? De deux choses l’une : ou la thèse avancée par le ministre de l’intérieur repose sur des faits probants, auquel cas il y aurait véritablement lieu de frémir devant le danger encouru par une telle alliance entre des partis inscrits dans le jeu institutionnel et une structure terroriste ; ou l’Etat renoue avec des pratiques manipulatoires relevant d’une époque censée être révolue et cela signerait une régression politique lourde de conséquence. Dans les deux cas de figure, l’inquiétude est de mise.
Pour l’heure, les informations disponibles ne permettent pas de se prononcer, laissant toutes les hypothèses ouvertes. Que le parti islamiste qui a donné le plus de signes d’ouverture, notamment sur la question de la laïcité, celui qui paraissait le plus à même d’évoluer en un vrai parti démocrate musulman à la manière des partis démocrates chrétiens soit dans les faits la vitrine d’une organisation clandestine visant la prise de pouvoir par les armes, on ne peut qu’en être glacé jusqu’à la moelle. Certes, et comme le rappellent les faits remis en évidence par les enquêteurs, les fondateurs du parti ont eu un passé d’activistes islamistes radicaux. Ils sont issus de la Chabiba Al Islamiya à qui fut imputée en 1975 l’assassinat du militant usfpéiste Omar Benjelloun. Mais la création même du parti Al Badil Al Hadari, comme le fut celle de l’USFP en 1975, découlait de la volonté de rompre avec cette voie et de s’inscrire dans le jeu démocratique. Tout ceci n’aurait donc été que du pipeau ? Ce parti, dont le congrès constitutif a eu lieu au siège du PSU, en même temps qu’il affichait un «islam de gauche», dialoguait avec Ben Laden et se préparait au «grand Soir» ?
Quoi qu’avance M. Benmoussa, on a du mal à l’imaginer. Dans le même temps, l’actuel ministre de l’intérieur appartient à cette nouvelle génération de responsables dont on veut croire en la volonté de rompre avec les mœurs du passé. Il est tout aussi difficile de le parer des oripeaux du grand manipulateur, montant des complots imaginaires et jetant en prison des innocents pour les seuls besoins d’une stratégie politique donnée.

La seule évidence, c’est que, provenant d’un camp ou de l’autre, des démons relèvent la tête. Le récent positionnement de Al Badil Al Hadari aux côtés du PJD dans la scandaleuse affaire de Ksar El Kébir a durement malmené l’image d’ouverture de ce parti, tout comme l’attitude de l’Etat dans cette même affaire ne fut pas à l’honneur des actuels responsables. Mais, surtout, le scandale, l’épouvantable scandale de la mort de Nasser, cet homme de 95 ans jeté en prison pour atteinte à la sacralité royale et qui vient de mourir dans sa cellule, indique que tout, malheureusement, reste de l’ordre du possible. Si l’annonce de la découverte du réseau terroriste et de ses accointances possibles avec des partis légaux a créé le choc sur le plan politique, celle de la mort de Nasser fait trembler les fondements mêmes de la société. Hier, on se vantait de ne jamais avoir à ouvrir une maison de vieux au Maroc en raison du respect incommensurable porté à la personne âgée. Aujourd’hui, on jette sans scrupules un quasi-centenaire dans une cellule glaciale sous prétexte de propos attentatoires à la sacralité royale. Or que peut-il y avoir de plus attentatoire à l’image du Roi que cette mort scandaleuse ? Le Roi ne peut permettre que de telles choses se produisent au nom de sa sacralité. Si offense il y a, c’est à ce niveau qu’elle se situe. Pour nourrir le terreau des extrémistes de tout bord, on ne pouvait rêver meilleur fertilisant.