Les cosmonautes d’Erfoud

Des villes ont été repérées pour le tournage de films à  gros budgets où l’action était supposée se passer dans des pays dévastés, en guerre et en souffrances. Ce n’est pas toujours flatteur pour notre orgueil national, mais leur apport en devises et en création d’emplois temporaires pour les intermittents du spectacle n’est pas à  bouder.

Encore une fois, une région marocaine sert de décor à une fiction. Le cinéma s’est, depuis longtemps, servi du Sud comme terre de fiction et l’on ne compte plus les tournages de productions, plus ou moins grandes, dans cette région. D’autres espaces, d’autres villes et périphéries urbaines ont été repérés pour la beauté du paysage ou pour le tournage de films à gros budgets où l’action était supposée se passer dans des pays exotiques ou parce que dévastés, en guerre ou en souffrances. Ce n’est pas toujours flatteur pour notre orgueil national, mais leur apport en devises et en création d’emplois temporaires pour les intermittents du spectacle n’est pas à bouder.

Mais cette fois-ci, c’est du sérieux, du scientifique en forme de fiction. Non pas une science-fiction, mais une fiction qui se base sur des recherches scientifiques. En effet, une équipe de chercheurs du «Forum autrichien de l’espace», rapporte l’agence marocaine MAP, va mener une expérience de simulation d’un voyage habité vers la planète Mars à Erfoud, dans la province d’Errachidia. L’agence précise que le lieu a été choisi après des études géologiques réalisées par un groupe scientifique du «Centre Ibn Batouta» pour ses similarités avec le sol de «la planète sœur». La dépêche de l’agence ajoute, par ailleurs, que cette expérience est «avant tout une aventure scientifique d’envergure internationale» comprenant l’Autriche et le Maroc en plus d’autres pays que l’on ne citera pas tous, mais il y a du lourd : Etats-Unis, Grande-Bretagne, Canada, Pays-Bas , Espagne, etc. Bref, une superproduction au service de la science et de la recherche spatiale qui aura pour décors les beaux paysages désertiques des environs d’Erfoud. C’est très bien à la fois pour le moral national, pour la région et pour les quelques chercheurs marocains qui prendront part, on ne sait à quel niveau, à cette formidable simulation scientifique. Cela n’a pas suffi aux officiels de chez nous présents sur place et dont l’un d’eux s’est amusé à faire «le parallèle entre les qualités des équipes scientifiques au Maroc et l’absence des laboratoires qui soient au niveau des compétences nationales». Cette corrélation sibylline entre la qualité des chercheurs locaux et l’absence des instruments et des moyens de la recherche est un des mystères de notre système éducatif et de la communication politique qui l’accompagne. Et s’il n’est pas le seul, il est le plus cité. En effet, on entend souvent dire par ici que nous autres Marocains sommes doués, ingénieux, intuitifs mais dénués de moyens.

Et même sans moyens nous arrivons à nous en sortir le doigt dans le nez ou au doigt mouillé. Au final, depuis des décennies nous faisons le même diagnostic, constatons les mêmes carences en matière de recherches scientifiques et autres. Mais il y a toujours cette propension qui tient à la fois à une forme de fatalisme, mais aussi à une étrange et douce autosatisfaction. «Avec ce génie qui nous habite, vous imaginez ce qu’on aurait fait si on avait les moyens ?». Voilà la question dont on se gargarise comme d’une chanson douce depuis des lustres. Et ce génie, il ne pourrait pas nous servir à trouver ou à imaginer les moyens qui seraient à sa hauteur ? Ça c’est la question qui fâche, et le fait déjà de se la poser, est, pour certains, la preuve d’un manque de solidarité, voire d’un acte antipatriotique. Citons, encore, pour en sourire, le général De Gaulle qui avait dit un autre : «Les chercheurs qui cherchent, on en trouve ; mais les chercheurs qui trouvent, on en cherche». Ajoutons, quant à nous, que les chercheurs qui ne cherchent pas, ne risquent même pas de se retrouver… Alors ne cherchons pas à comprendre et revenons à Erfoud et à nos futurs cosmonautes tels que décrits en «live» poétiquement et minutieusement par l’auteur de la dépêche de l’agence : «Ils étaient là, devant nous, revêtus du sérieux de la quête scientifique, avec plus de 20 tonnes de matériels et d’instruments complexes, à nous expliquer leurs projets et à nous faire la démonstration des fonctions de leurs machines dont le moindre n’était pas le costume-machine de 45 kilos qui demande trois heures pour être porté ainsi que l’aide de deux habilleurs qui suivent un protocole précis pour l’habillage des apprentis cosmonautes pleinement soumis à cette opération et aux indications des deux “négafates” (Sic!) de l’espace». On a laissé le «s» du pluriel du mot «négafates», de peur  de déformer le sens de cette description spatialo-intemporelle qui est à la vulgarisation scientifique ce que l’élection de Miss Cerise est à l’émancipation féminine.

Enfin, on a appris que la mission de recherche fera, dans une année, d’autres essais sous un climat plus frais que celui d’ Erfoud, à savoir dans l’Arctique ; et que si vol vers Mars il y aura, ce ne serait pas avant 20 ou 30 ans. D’ici là, et en tout état de cause, pour les habitants d’Erfoud, capitale des beaux palmiers marocains, cet événement scientifique fera assurément date (dattes ?).