Les «professionnels de l’intelligence»

Tout ou presque, et un peu partout dans le monde, a été dit et écrit sur le rôle des intellectuels dans la société.

Tout ou presque, et un peu partout dans le monde, a été dit et écrit sur le rôle des intellectuels dans la société. Mais voilà que le dernier débat sur la langue de l’enseignement au Maroc a mis en avant cette question dans les médias et les cénacles marocains. Le supplément du quotidien socialiste marocain, Al Ittihad al Ichtiraki, a récemment consacré un dossier à ce sujet en s’interrogeant : «La culture marocaine va-t-elle voir le retour de la notion de l’engagement ?», tout en précisant dans le sur- titre : sous un gouvernement islamique. C’est dire que la question est éminemment politique ou  idéologique.

Tout d’abord, il n’est pas inutile de préciser ce que l’on entend par intellectuel et notamment lorsqu’on le désigne en arabe par le vocable, «al mouthaqqaf», qui nous renvoie tout simplement à l’homme de culture. Sans trop verser  dans un exercice de comparaison, quoique nécessaire, l’homme de culture n’est pas toujours un intellectuel selon la définition, sinon l’appréciation que l’on a de ce statut en Europe ou en France. C’est du reste dans ce pays, pour des raisons culturelles et historiques, que la notion d’intellectuel a fait florès dans le vocabulaire et l’usage. L’universalité des droits du citoyen depuis la Révolution française ainsi que l’apport des philosophes des Lumières puis, plus tard, des penseurs et écrivains engagés dans un combat pour la libération, contre le fascisme et la défense les libertés, ont contribué à forger une notion qui sera déclinée selon l’appartenance politique ou la famille idéologique. De ce fait, on retrouvera en Europe et ailleurs  des intellectuels, et non des moindres, pour défendre la cause des peuples, en face de ceux qui soutiennent des idéologies liberticides, racistes et des régimes totalitaires. La bipolarité des engagements gauche-droite s’accentuera pour atteindre d’autres parties du monde et à divers degrés au cours des années 50 et 60 du siècle dernier. Cependant, si l’on date l’appellation d’«intellectuel», passant de l’adjectif au substantif, à partir de l’affaire Dreyfus défendu par le célèbre article d’Emile Zola, J’accuse, publié dans le journal l’Aurore en 1898, d’autres la font remonter plus tôt dans l’histoire. Mais qu’importe, la notion s’est répandue et nous a atteints sous la forme généraliste sinon générique de «Mouthaqqaf» (homme de culture). De quelle culture s’agit-il, puisque cette notion renvoie à tout un chacun pour peu qu’il soit plus ou moins cultivé : enseignant, universitaire, écrivain, journaliste ou grand lecteur de livres ? Il est vrai que durant la lutte pour l’indépendance, seuls les hommes de culture, à savoir l’élite, se targuaient de cette qualité et en tiraient une légitimité et une compétence, qui ont été à l’origine de la formation d’une certaine «aristocratie» lettrée et souvent argentée qui, une fois l’indépendance recouvrée, sera aux affaires publiques, privées ou les deux à la fois. Par opposition ou par la force des choses, c’est au cours des années 60, que la notion de «l’intellectuel engagé» va faire son entrée dans le discours et les positionnements politiques. L’engagement ici, sous l’influence de la pensée marxiste et de la gauche en général, est politique, politicien, oppositionnel, radical ou réformiste, mais toujours de gauche. Ici c’est Sartre qui a raison contre Allal Al Fassi, Raymond Aron et même contre Camus. Car, faut-il le préciser ?, l’intellectuel engagé, chez nous, est un grand lecteur sélectif dont les maîtres à penser sont les mêmes qu’ailleurs. Voilà pourquoi, soit dit en passant, les voix et les écrits éclairés de penseurs marocains traditionnels, tel que Abdallah Guennoun, par exemple, sont restés inaudibles et illisibles par une large partie de l’élite intellectuelle de gauche. Depuis, la typologie de l’intellectuel marocain tenait en une et seule catégorie quasi tautologique : un homme de gauche cultivé. Que le profil de l’intellectuel, selon la définition courante, soit d’abord un homme ou une femme excipant d’une œuvre intellectuelle cohérente, produisant une pensée laquelle soutient un positionnement clair pour un engagement dans la société, ne semble pas satisfaire nombre de nos «Moutaqqafoune» (les gens de la culture). Voilà pourquoi un simple professeur de philosophie ou de littérature, un journaliste lambda se piquant de culture ou un universitaire sans œuvre (un désœuvré, quoi) s’agitant dans les colloques et les séminaires, se parent tous du statut d’intellectuel et s’en vont donner leur avis sur tout et surtout sur  rien. C’est à partir de son ego comme piédestal que l’un s’autoproclame et signe des interventions en qualité de philosophe et l’autre de penseur dans des journaux qui n’y trouvent rien à redire ou à rectifier. Sont-ils au moins, et pour autant, des «professionnels de l’intelligence», selon la formule du «spectateur engagé» qu’était Raymond Aron ?