Les Abou et les Ibnou

on ne retrouve plus cette catégorie d’intellectuels dits conservateurs, mais éclairés de la trempe d’abdallah guennoun ou allal el fassi. ceux-là ont été remplacés, à la faveur de la blogosphère et la complicité de certains journalistes en mal de sensationnel, par une cohorte de semi-lettrés abreuvés aux sources obscurantistes d’un wahabisme exclusif et d’autres théories faites de bric et de broc théologique mal agencé et aux relents apocalyptiques.

«C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal», écrit Hannah Arendt dans L’Origine du totalitarisme. Dans les têtes pleines de fausses prières, d’incantations et de mythes mal racontés et mal digérés, le mal, en effet, s’installe confortablement dans les esprits et fait son nid. Le mal, et pas seulement au sens qu’entendait Arendt dans son ouvrage (encore qu’il n’en soit pas toujours éloigné), est ce désir d’exclure l’autre ou de le forcer à devenir «le même», voire à l’effacer du monde. Toute idéologie, une fois poussée à son extrême accomplissement, tend vers l’annihilation de la pensée opposée, rebelle ou libre. L’histoire est pleine d’exemples tragiques qui témoignent de ce désir d’anéantissement ; du mal inscrit dans un vide de la pensée, souvent au nom du bien, du peuple et, originellement, au nom des dieux dans l’Antiquité avant leur remplacement par le dieu unique et puis par ceux qui se sont mis à parler à tort et à travers en son nom. Annihiler, rendre de nul effet, guider ou condamner, excommunier ou aliéner. Autant d’actes par lesquels le mal s’inscrit quand la pensée est absente.

En parcourant la presse locale, comment ne pas s’arrêter à la vue de la photo de la très regrettée Fatema Mernissi, visage souriant sous un beau turban chatoyant qu’elle savait nouer avec l’élégance et la classe qu’on lui connaissait ? Sa photo donc était, hélas, en compagnie de celles de deux de ces «excommunicateurs» à la forte pilosité qui entrent et sortent de prison comme on rentre au hammam. Vous voyez ces Abou quelque chose, barbus portant des patronymes, ou pseudonymes ou noms de guerre d’on ne sait quel combat, ni contre quel ennemi. Ce sont eux qui mènent les joutes oratoires, distribuent les satisfecits, les bons et les mauvais points à tous ceux qui pensent ou agissent dans la cité. Certains journaux, relayant le bruit de la blogosphère que squattent ces individus, font polémiquer deux d’entre eux sur le fait de prier ou non pour que feue Fatema Mernissi soit acceptée au Paradis. Car, pour eux, son œuvre impie (à savoir tout ce qu’elle a pensé et écrit sur les droits de la femme) ne l’autoriserait aucunement à une telle et belle destinée. Sauf si, avant de décéder, elle avait fait son mea-culpa. L’un d’eux lui refuse souverainement l’accès au Paradis, n’ayant pas les preuves tangibles de sa contrition. Un débat, non pas d’idées car on est loin de la raison, mais d’appréciations théologico-magiques menées par deux béotiens que le journal rapporte comme s’il s’agissait de deux grands esprits ou deux intellectuels engagés dans les affaires de la cité et excipant d’une œuvre magistrale. Mais comment s’étonner que le vide de la pensée soit occupé par de telles balivernes, et qu’une certaine presse (comme on disait au temps de jadis) ouvre ses colonnes et ses bras lorsqu’on sait que le silence  des véritables intellectuels est si assourdissant ?

En relisant l’ouvrage collectif, Le métier d’intellectuel, qui vient d’être couronné par le Prix Atlas, on a pu retrouver une quinzaine de penseurs, chercheurs ou universitaires tous légitimes, qualifiés et respectables. Sauf qu’une large partie d’entre eux porte la même pensée et une appréciation identique sur les choses de la vie et de la vie. Même si l’on pourrait reprocher à nombre d’intellectuels de ne pas se pencher de plus près et assez souvent sur la «vie réelle» et de demeurer dans un quant-à-soi conceptuel qui ne répond pas aux questionnements des gens, même les plus instruits d’entre eux. Par ailleurs, on ne retrouve plus cette catégorie d’intellectuels dits conservateurs, mais éclairés de la trempe d’Abdallah Guennoun ou Allal El Fassi. Ceux-là ont été remplacés, à la faveur de la blogosphère et la complicité de certains journalistes en mal de sensationnel, par une cohorte de semi-lettrés abreuvés aux sources obscurantistes d’un wahabisme exclusif et d’autres théories faites de bric et de broc théologique mal agencé et aux relents apocalyptiques. Qui va encore puiser dans les sources et le corpus de la véritable philosophie islamique où le style de la droite pensée intelligente et raisonnée fait référence à Ibn Rochd, Lissane Eddine Ibnou Al Khatib, Ibn Khaldoun, Al Kindi, Ibn Al Arabi et d’autres penseurs de l’Andalousie heureuse ou d’autres époques lointaines et même contemporaines ? On n’entend plus ces voix de la Raison, car tous ces «Ibnou», filiations qui précédaient des patronymes prestigieux ont été éclipsés par des… «Abou» de Nerfs, semant la colère et la peur , des Abou de Souffle soulevant les tempêtes et des «Abou Portant» tirant sur tout ce qui bouge dans la  pensée et fait rêver ou fait danser. Mais si l’on mettait bout-à-bout tous les Abou, on n’aurait pas une seule ligne de tous les Ibnou qui ont fondé l’islam philosophique et non islamiste, celui-là même dont le chercheur en philosophie, l’arabisant et iranisant Christian Jambet, écrit dans la conclusion de son livre, Qu’est-ce que la philosophie islamique ? (Folio. Essai): «Sous une forme très différente de celle du judaïsme libéral du XVIIIe siècle, l’Islam philosophique est ainsi la grande ressource que possède l’idée de liberté en islam».