L’échoppe de Zidane

Il portait un nom aujourd’hui symbole planétaire de la réussite sportive et de l’intégration : Zidane. Son seul point commun avec son illustre homonyme, outre le nom, ce sont les pieds. Il était cordonnier. Tapi dans une échoppe d’à peine deux mètres carrés, il tapait toute la journée sur des talons à refaire, des semelles à renforcer à l’aide d’un petit marteau, récupérant directement de sa bouche ces fameux petits clous qui transformaient à neuf des chaussures bonnes à jeter. Zidane, le magicien de la chaussure. Le chausseur oublié d’une enfance aux pieds nus. Peu causant, la mine constamment renfrognée, il soignait si bien son ouvrage et pas du tout son image. Mais parfois, sur un coup de cœur et quelques coups de marteau, il pouvait dépanner, au pied levé, tel habitant du quartier dont la semelle venait à s’ouvrir la gueule. L’expression «au pied levé» n’est pas fortuite car le déchaussé fait le pied de grue, adossé au mur, le temps de quelques coups de marteau assénés à une demi-douzaine de petits clous sortis de la bouche de Zidane. Mais, un autre jour, de mauvaise humeur ou simplement en réaction à une demande, selon lui, mal formulée par le client ou la cliente au talon perdu, il crache tous les petits clous dans une boîte à cirage, dépose son marteau et tend la main vers une bouteille planquée au milieu d’autres bouteilles et pots de colle. C’était, pour lui, à la fois l’heure de la pause et sa façon de signifier à l’importun de dégager le paysage. En guise de paysage, l’échoppe – qui existe encore comme nous le verrons plus loin – est coincée entre une épicerie et un atelier de réparation de voitures. Elle donne sur une rue très passante et pleine de vacarme, non loin du four et du hammam du quartier. Ces deux espaces sont souvent inséparables, comme si le pain et le bain allaient de soi. En fait, c’est pour opérer une synergie ou profiter d’une économie d’échelle, comme on dit aujourd’hui, car c’est le même foyer qui chauffe le bain et cuit le pain. Le génie populaire n’a pas attendu les lauréats des écoles de gestion pour appliquer les principes du management. Mais Zidane se moquait bien de ces principes et de bien d’autres. Pour lui, une vieille chaussure est appelée à retrouver son état premier, voire plus. En effet, tout le monde s’accordait à reconnaître que, sortie des mains de Zidane, toute paire de vieilles chaussures devenait mieux que neuve : une autre paire de chaussures, plus belle, plus souple, plus confortable pour les pieds et plus légère pour marcher. Mais, à cette gloire, Zidane répondait par son éternel silence, entretenant plus encore son air bougon et cultivant une espèce de misanthropie devenue à la fois un label de qualité et une protection contre on ne sait quel danger. Zidane n’avait pas d’ennemis. Pas d’amis non plus, sauf un homme pieux, qui s’asseyait régulièrement sur un petit banc devant l’échoppe du cordonnier. Il ne s’absentait que le temps de la prière de l’après-midi dans la mosquée du coin. De quoi parlaient-ils ? Quels mots sortaient-ils de la bouche de Zidane déjà pleine de petits clous pour converser avec cet homme pieux? Personne ne saura jamais ce qu’ils se disaient tout au long de ces journées. Un jour, l’homme pieux, de retour de la mosquée, et pendant qu’il cherchait parmi les chaussures de sa nombreuse progéniture celles qui avaient le plus besoin de l’art de son ami Zidane, eut cet aveu, non pour se moquer, mais sur un ton triste et désolé : «Il s’est encore trompé de bouteille. Qu’Allah le ramène au droit chemin!». En fait, dans le capharnaüm de l’échoppe, le cordonnier avait pris au goulot la bouteille remplie de colle au lieu de sa bouteille de prédilection. Ce fut la seule information que l’on pût avoir sur leurs relations. Peut-être parlaient-ils des chaussures des habitants du quartier, car rien n’est plus instructif que les godasses des autres : de quel genre de cuir sont-elles fabriquées ? Combien coûtent-elles ? La rapidité avec laquelle les enfants usent leurs godasses ; les talons de plus en plus hauts des chaussures de femmes ; les enfants d’aujourd’hui qui grandissent plus des pieds que du reste… Les deux amis gisent six pieds sous terre depuis quelques années déjà. La petite échoppe est toujours là. Reprise par la fille du magicien de la semelle, on peut y acheter savonnettes, ghassoul, henné et autres produits nécessaires au bain maure situé au coin de la rue. C’était là l’histoire de Zidane, un homme de peu, anonyme et excellent cordonnier sans gloire. «La gloire, disait Borges, est une incompréhension, peut-être la pire.»