Le vote de défiance

Une des réformes nécessaires serait de clarifier
les lignes de clivage entre les partis sur les grands thèmes de société : le consensus mou nourrit la dépolitisation. Les forces de gauche et modernistes doivent se débarrasser des pesanteurs des trajectoires historiques, entamer une rénovation doctrinale
et travailler avec le réseau associatif.

Au-delà de l’appréciation des gains et des pertes des partis en compétition, les résultats des législatives devraient nous inviter à nous interroger sur le lien entre citoyen et démocratie. Ces élections ont montré que ce lien n’était pas simple : l’intérêt pour la campagne électorale a été très faible. A l’heure où le citoyen semble douter de l’efficience d’une expression démocratique des urnes, à l’heure où le modèle souhaité d’une citoyenneté très homogène paraît décalé par rapport à la diversité des comportements des électeurs, il est urgent de dresser un bilan du lien citoyen à la démocratie et d’en dessiner les évolutions.

Au premier abord, le haut niveau d’abstention traduit une véritable «fracture civique». Celle-ci reflète la distance sociale et culturelle existant entre certains citoyens et l’univers politique. Cette forte abstention ne reflète pas seulement la mauvaise intégration sociale et économique de ces citoyens, elle a aussi un aspect davantage politique. S’y exprime une volonté de protestation de la part de citoyens bien intégrés à la société et intéressés par la chose publique. Ce comportement de retrait ne doit pas être interprété comme un signe de désintérêt politique. Il y a plutôt là un appel à un renouveau profond du fonctionnement du système politique.

Les élections ont révélé un autre aspect du malaise démocratique au travers du faible score enregistré par les «grands partis de gouvernement». Les forces qui structuraient la vie politique au travers de la majorité gouvernementale n’ont pas fait recette. Lorsqu’on prend en compte le nombre des électeurs inscrits, on s’aperçoit que les quatre grandes composantes ne contrôlent qu’une maigre partie du corps électoral. C’est le cœur du dispositif des partis de la «transition démocratique» qui est touché. De nombreux citoyens n’ont pas cherché à explorer les «ailleurs» politiques de l’islamisme, du vote pour les formations de l’opposition ou pour les petits partis protestataires. Là aussi, dans ce refus de porter ses voix en faveur des «forces» alternatives se lit un désir de renouveau du système politique dans son ensemble. Derrière ce comportement où se lit beaucoup de défiance, de retrait, de protestation, on devine l’émergence d’un nouveau type de citoyen de plus en plus critique. Paradoxalement, en même temps que progresse la transparence des urnes, la confiance dans les institutions de la démocratie naissante décline. Cette érosion de la confiance et la montée d’un «cynisme croissant» vis-à-vis des gouvernants entraînent une détérioration de la participation démocratique classique (participation électorale, militantisme partisan, engagement civique). En même temps, le développement d’une « politique protestataire» (mouvements «radicaux», activisme protestataire) a plus contribué à éroder le rapport à une démocratie naissante et le sens de l’intérêt général qu’à offrir des alternatives crédibles. S’installe ainsi un hiatus entre un idéal démocratique et une réalité marquée davantage par le «cynisme» et le désenchantement. Ce divorce relatif peut contribuer à déstabiliser les fragiles acquis démocratiques qui ne bénéficient plus que d’un soutien sceptique d’une partie de l’opinion, mais il peut aussi remettre la démocratie en mouvement en incitant à réfléchir à des réformes ayant pour but de consolider ses assises. La première de ces réformes est celle de rétablir la confiance du citoyen dans le système politique par une profonde clarification de la responsabilité politique de chaque acteur du système. Ce qui suppose plus de visibilité pour l’électeur des rôles respectifs du Roi, du gouvernement, du Parlement et des élus locaux. La deuxième réforme serait de rénover la prise en charge de la demande de démocratie par ces institutions politiques que sont les partis – médiateurs essentiels entre les citoyens et le monde de l’engagement politique. Si les partis veulent échapper à la crise de défiance qui les touche de plein fouet, ils doivent se ressourcer à cette demande d’une démocratie interne, vivante, participative et davantage en phase avec l’élévation du niveau culturel et du sentiment de compétence des militants. C’est cette démocratisation interne qui peut renforcer la compétition interne, accroître le poids des adhérents dans le débat et la décision, la réflexion programmatique, la définition des choix idéologiques et la sélection des candidats. Dans tous les partis se manifeste le rejet d’un fonctionnement trop pyramidal et d’une forte personnalisation des directions et se renforce l’attrait des adhérents pour des formes déconcentrées de démocratie interne, des procédures novatrices de régulation des conflits. La troisième réforme serait de clarifier les lignes de clivage entre les partis sur les grands thèmes de société : le consensus mou nourrit la dépolitisation. Plus particulièrement, les forces de gauche et modernistes sont conviées à se débarrasser des pesanteurs des trajectoires historiques, à entamer une rénovation doctrinale et à travailler en bonne intelligence avec le réseau associatif. Celui-ci doit comprendre aussi les limites de son rôle et constituer un vecteur de familiarisation des citoyens avec l’univers politique, un espace pour les amener à prendre la parole sur des enjeux publics. Ainsi, comme un corps malade secrète des anticorps, la démocratie balbutiante nous invite à inventer de nouvelles pratiques politiques qui feront porter la délibération collective sur des objets réels, sur un espoir et non sur des mythes.