Le théà¢tre et son trouble

Aujourd’hui, il n’est de scène que ces grosses structures sur lesquelles se trémoussent des chanteuses libanaises grimées, des chanteurs-hurleurs sans voix et sans textes ainsi que toutes sortes d’hurluberlus déguisés en artistes. Ailleurs, pour les plus branchés, on parle d’art de la scène. On voit la scène, mais où est l’art ? Certes, il faut bien que la fête se fête et que le bon peuple se délecte.

Créé en 1947 par Jean Vilar, le festival d’Avignon, en France, est devenu, plus qu’un espace de spectacle, un lieu de mémoire où le théâtre est roi. La 63e édition qui se déroule du 8 au 29 juillet est placée sous le signe de l’exil et des souvenirs, donc de  la mémoire. Vu d’ici, ce festival relèverait de la fiction pure et certainement de l’inaccessible. C’est du reste ce que l’on ressent lorsqu’à la veille de l’ouverture, l’on se promène dans les rues de cette ville étrange peuplée, le temps d’un festival, par une faune bigarrée qui déambule au hasard des artères et des venelles. Presque tous les murs de la ville deviennent les supports d’une multitude d’affiches annonçant les 200 spectacles offerts par le festival dont seulement 21 en «in». Tout le reste est un mélange disparate de pièces de répertoires plus ou moins classiques (très peu en réalité) et de textes adaptés de tout ce qui a été écrit et publié : romans, essais, chroniques journalistiques et bien d’autres genres tout aussi inattendus sur une scène de théâtre. Tout donc est théâtralement adaptable, ou n’est-ce là que le signe d’une crise du texte (azmatou annass) comme on dit chez nous ?  
Parlons-en de chez nous puisqu’on y est, tiens. Il y a bien longtemps que l’on a commencé ici à parler de la crise ou de la carence des textes théâtraux. Avant même d’avoir un théâtre proprement dit. Mais est-il nécessaire de préciser que l’on ne comparera pas ce qui se passe à Avignon en ce moment avec ce qui ne se passe presque jamais ici en matière d’offre de spectacles, d’ambiance festive et de débats autour de la notion de la représentation, de l’avenir du théâtre et de la fonction sociale, politique ou culturelle de ce genre artistique ? Il est entendu que le festival d’Avignon est une des plus grandes manifestations du genre, inégalée et inégalable, à travers le monde. Mais quoique l’on sache tout cela, une fois sur place, lorsqu’on est emporté par la foule qui danse et qui chante le théâtre sur tous les tons, on ne peut ne pas avoir une triste pensée pour ce qu’il est advenu de cet art chez nous. Vous me direz que tout l’art du spectacle est désormais sur la pente du déclin : les salles de cinéma ferment alors que les efforts pour l’aide et la promotion de la production de films n’ont jamais été aussi soutenus. Le pays ne compte pas plus d’une demi-douzaine de salles à même de recevoir, dans des conditions décentes, un spectacle théâtral. Sauf que le théâtre ne bénéficie guerre, comme le cinéma, de la même politique volontariste. Erreur, car c’est le théâtre qui a, toujours et partout, été le vivier et la matrice du cinéma et, plus tard, de la télévision. On le constate lorsqu’on a affaire à des acteurs qui n’ont jamais connu ou lu de pièce, entendu parler et encore moins pratiqué de théâtre, ni monté sur scène. Le théâtre fait partie intégrante de la culture, comme la lecture, comme la musique. Et un comédien qui n’a pas de culture est au moins un imposteur.  
Aujourd’hui, il n’est de scène que ces grosses structures sur lesquelles se trémoussent des chanteuses libanaises grimées, des chanteurs-hurleurs sans voix et sans textes ainsi que toutes sortes d’hurluberlus déguisés en artistes. Ailleurs, pour les plus branchés, on parle d’art de la scène. On voit la scène, mais où est l’art ? Certes, il faut bien que la fête se fête et que le bon peuple se délecte. Personne ne contestera, par ces temps de repli et d’incertitude, les bienfaits de ces rassemblements grégaires comme exutoire et comme catharsis. Ce furent du reste les mêmes vertus que celles qui ont été relevées à l’origine du théâtre chez les Grecs. Comme quoi on revient toujours aux origines, à la mémoire et donc aux fondamentaux. Et le théâtre est fondamentalement nécessaire à la formation culturelle de l’individu et  peut-être même au fondement de la société. A lire toute une littérature sur ce sujet et sur le rêve de Jean Vilar, réalisé en partie à Avignon selon certains, de créer un véritable théâtre populaire.    
Autre handicap structurel en matière d’activité théâtrale du côté de chez nous, outre la carence de salles publiques, l’absence de théâtres privés. Il est inconcevable que ni Casablanca ni aucune des grandes villes du pays ne disposent d’un théâtre privé. Pas même un petit «café-théâtre», ni le moindre espace décent susceptible d’accueillir de petits spectacles et des mini concerts. Le seul homme de théâtre marocain, et non des moindres, lutte en vain depuis des années pour concrétiser son rêve, celui-là même que lui a inculqué Jean Vilar dont il été un des disciples dans les années cinquante. Il s’agit de Tayeb Seddiki et de son parcours sisyphien pour bâtir le «Théâtre Mogador». Tout un symbole. Mais comme disait Camus à la fin de son ouvrage, «il faut imaginer Sisyphe heureux».