Le temps d’un colloque

Etonnante Essaouira. Un cas d’espèce au Maroc où l’on retrouve à  la fois la tranquille atmosphère des cités marocaines d’il y a trente ans et une propension à  l’ouverture sur l’autre qui tranche avec la tendance à  la régression enregistrée au niveau de la société globale. Aussi est-il tout à  fait naturel que le centre Jacques Berque soit venu là  pour organiser l’important colloque international sur l’anthropologie du Maroc et du Maghreb.

Ici, tout le monde la connaît. Quand Soumiya passe dans la médina, les commerçants la gratifient d’un large sourire. De temps à autre, un jeune l’arrête pour lui demander si elle n’a pas de travail pour lui. On l’appelle par son prénom mais personne, jamais, ne s’amuserait à lui manquer de respect. Pourtant, c’est une toute jeune et jolie trentenaire, célibataire, habillée en jean et les cheveux clairs, attachés en queue de cheval. Une jeune Marocaine qui vient d’ailleurs, d’une autre ville et dont la particularité est de mener de front deux métiers totalement différents ; le jour, de gérer une entreprise familiale de gestion de déchets ménagers et le soir, de tenir un restaurant qui, après minuit, se transforme en boîte de nuit. L’unique d’Essaouira. Pour toutes ces particularités, ailleurs, dans une autre région du Maroc, cette entrepreneuse atypique serait en butte à bien des désagréments. Mais pas ici, dans la ville des Alizés où les femmes en haïk côtoient les étrangères en short dans la plus parfaite indifférence.

Etonnante Essaouira. Un cas d’espèce au Maroc où l’on retrouve à la fois la tranquille atmosphère des cités marocaines d’il y a trente ans et une propension à l’ouverture sur l’autre qui tranche avec la tendance à la régression enregistrée au niveau de la société globale. Aussi est-il tout à fait naturel que le centre Jacques Berque soit venu là pour organiser l’important colloque international sur l’anthropologie du Maroc et du Maghreb tenu en ce début de semaine (8-10 septembre). Pendant trois jours, une cinquantaine de chercheurs, maghrébins et européens, ont confronté leurs réflexions et leurs expériences de terrain, faisant le point sur l’état de la recherche dans cette discipline. Au Maroc, comme dans l’ensemble du Maghreb, l’anthropologie n’a pas été en odeur de sainteté pendant longtemps. En effet, le protectorat a usé et abusé de ses outils pour mieux pénétrer les sociétés colonisées. Puis, la parenthèse coloniale fermée, des figures tutélaires de la discipline dont les ouvrages sont aujourd’hui des classiques – Jacques Berque, Georges Lapassade, Gellner, Clifford, etc., – ont fait du Maghreb, et du Maroc en particulier, leur terre d’élection. Avec leur disparition, l’anthropologie du Maghreb est retombée dans l’ombre, pouvant laisser penser à un essoufflement de cette tradition. Or, il n’en est rien. L’une des ambitions du colloque d’Essaouira a été de montrer que la disparition des grands maîtres n’a pas signifié disparition de la discipline. Une jeune génération de chercheurs a en effet pris le relais, au Maghreb mais, surtout, disséminée à travers les laboratoires de recherches occidentaux. Ses travaux mettent en éclairage les différentes facettes de ces sociétés maghrébines travaillées par de profondes mutations. En ces temps de bouillonnement intense où les vents de révolte ont fait trembler les Etats, l’apport des sciences sociales est précieux pour aider à comprendre ce qui se joue actuellement dans le monde arabo-musulman. L’anthropologie, dont l’objet d’étude a cessé d’être les seules sociétés primitives pour appréhender les mondes contemporains, permet, par son approche de terrain, d’étudier au plus près les bouleversements en cours. Et les chercheurs maghrébins sont aux premières loges pour déceler ce qui, dans ces histoires particulières, relève d’invariants universels. L’un des participants au colloque, Mondher Kilani, anthropologue tunisien établi en Suisse, a ainsi décrit les similitudes extraordinaires entre l’atmosphère régnant en 2011 dans un meeting politique au fin fond de l’oasis de Guerça et celle de la Sorbonne en 1968 investie par une parole étudiante qui clouait le bec aux voix qui faisaient jusque-là autorité. Parlant de Guerça dans la foulée de la «révolution de jasmin», Kilani raconte : «L’ambiance était électrique, la prise de parole ininterrompue. Elle a fait ressortir le souvenir de l’immense agora de la Sorbonne. Impressionnant. Au sein du meeting, la parole était grave, inquiète. Dans le bouillonnement, nous découvrions de nouveaux contenus à l’être ensemble. A nous réinventer nous-mêmes. Comment penser ce moment inouï où une société s’apprête à établir un nouveau contrat social ? Des gens qui ne se parlaient pas la veille commençaient à se parler». Et de conclure son propos en expliquant combien il revient «à l’anthropologie de comprendre le présent à travers le détour des autres sociétés».

Un autre anthropologue, marocain cette fois-ci, Abdelkader Mana, avait ouvert le colloque en faisant revivre la figure de Georges Lappassade qui fut son maître et dont Essaouira a été le terrain de prédilection. Ce grand nom de l’anthropologie s’est fait connaître par ses travaux sur la transe et donc sur les gnaouas. Il participa en amont à la réhabilitation de ces derniers. Mana, qui le seconda beaucoup sur le terrain, ressuscita, à travers l’hommage rendu au maître, l’atmosphère d’Essaouira en ces années 60 telle qu’investie par le mouvement hippie et révélée à sa nature de carrefour culturel. Et l’on comprend mieux, en écoutant cette histoire,  pourquoi, ici à Essaouira, une personnalité féminine aussi atypique que Soumiya peut vivre et s’épanouir sans rencontrer le moindre problème.