Le téléphone qui chante et qui pleure

Maintenant que tout le monde ou presque possède un téléphone portable où sont enfermés toutes les personnes que l’on connaît, peu ou prou, et qui elles-mêmes en sont munies, on se croit obligé de communiquer ou autorisé à  le faire. Certains pour évoquer une question professionnelle en suspens ou une information aussi futile soit-elle, et d’autres, nombreux, pour le plaisir
de parler, pour sortir de la solitude…

Sa culture musicale se résume à quelques notes de Mozart serinées par les sonneries de son téléphone portable. Tous ses proches, ses amis et ses collègues sont joignables d’une touche, d’un bip sur ce téléphone qui enferme son être, sa mémoire, son passé et, croit-il, son avenir. Un destin d’homme enfermé dans un petit boîtier. Ecce homo. Voici l’homme qui a fait un saut dans l’ère du vite et du vide d’une modernité survenue à l’improviste.

Selon une enquête réalisée par l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT), 85% des ménages ont des GSM. Cela place le Maroc en tête des pays d’Afrique et du monde arabe et non loin de certains pays européens comme la France ou l’Espagne. Ces chiffres, tout le monde en convient, ont de quoi rendre fier et flattent la fibre patriotique par ces temps de morosité. Mais ils ne doivent pas nous empêcher d’en analyser l’impact et la signification ainsi que la finalité. En effet, la communication en général est à l’origine de la civilisation humaine. Et sans remonter à la mythologie et à Hermès, que le philosophe Miche Serres considère comme le dieu de la communication, on est bien obligé d’admettre avec ce penseur que c’est bien cette dernière et non pas la production, qui a été, véritablement la révolution contemporaine. Vaste débat. Par ailleurs, on peut soutenir, dans une vision plus humaniste et charitable que   communiquer, c’est un peu communier entre les hommes et, au delà, s’entraider et partager. Vue ainsi, la communication est certainement une vertu. Sur un plan plus économiquement réaliste et matérialiste, nul doute que la communication est un facteur important et parfois un levier essentiel du développement de l’entreprise. Ce sont là, bien entendu, des évidences que nul ne conteste sauf que la communication par le biais d’un GSM est une autre affaire, si l’on ose dire, en tout cas une autre histoire.

Maintenant que tout le monde ou presque possède un téléphone portable où sont enfermés toutes les personnes que l’on connaît, peu ou prou, et qui elles-mêmes en sont munies, on se croit obligé de communiquer ou autorisé à le faire. Certains pour évoquer une question professionnelle en suspens ou une information aussi futile soit-elle, et d’autres, nombreux, pour le plaisir de parler, pour sortir de la solitude, raconter une blague ou tout simplement continuer une conversation interrompue, peu avant, au bureau ou au café. Ainsi, le portable abolit le temps et l’espace : on peut appeler à n’importe quelle heure et vers n’importe quel endroit sans le moindre prétexte. Pire encore, le portable abolit aussi la notion d’intimité. Il n’est même plus besoin de tendre l’oreille pour écouter les propos échangés dans les espaces publics, cafés, trains et salles d’attente. Le meilleur observatoire mais aussi le pire endroit-c’est selon-c’est bien le train. Incapable de faire autrement qu’écouter parce que coincé entre trois personnes dont le téléphone sonne quand il ne crie pas carrément. Entre les notes faussement symphoniques de Mozart que la sonnerie serine, l’appel à la prière à neuf heures du matin et un bout de chansonnette d’un brailleur khaliji, on est parti pour un long voyage dans le monde du papotage insignifiant et de la volubilité insaisissable d’hommes et de femmes inconnus. Ils ne le resteront pas longtemps, car en quelques minutes les voilà qui dévoilent tout de leur profession, leurs compagnons, leurs bobos et ceux de leurs proches avec moult détails et un sans-gêne inqualifiable. Non loin, un homme passe en revue et à fond la caisse toutes les sonneries de son portable nouvellement acquis. On a eu droit à tous ces sons stridents et ces musiques sirupeuses ou techno que les portables vous proposent. Visiblement, le nouvel acquéreur de ce produit technologique hésite entre les choix proposés. Il les repasse plus d’une fois sans pour autant se décider. Près de lui, un autre voyageur, moins contrarié par le bruit  que par l’origine culturelle des sons, lui propose de télécharger en guise de sonnerie quelques versets du Coran. Le courant va vite passer entre les deux inconnus qui finiront par se communiquer leurs numéros respectifs. Deux nouveaux potes pour la vie sont nés dans un train bondé. Allah est grand et le monde est petit. Grâce soit rendue au portable ! Soudain, un téléphone pleure. Un bébé braille dans le sac d’une femme qui cherche son portable en marmonnant et, s’adressant à ses voisins, elle avoue : «C’est le numéro de ma fille aînée. Elle vient de se marier et attend un bébé».

Dans l’enquête publiée récemment par l’ANRT et dont La Vie éco s’est fait l’écho (tiens ça rime), on apprend que «la nature de l’utilisation (du portable) a connu quelques modifications, surtout après l’octroi de la troisième licence 3G…»  C’est bien ce que l’on croyait. Alors vivement la 4G !