Le silence du scénariste

Né à l’orée des années 2000, il y a presque 20 ans, le Festival international du cinéma de Marrakech a atteint son bel âge. Il est désormais inscrit dans le calendrier mondial des rencontres cinématographiques les plus prestigieuses à travers le monde.

C’est l’exemple éloquent d’une parfaite action, née et impulsée par la volonté royale, de ce qu’une véritable communication culturelle est susceptible de contribuer au développement économique d’une ville ou d’un pays et à leur rayonnement à l’extérieur. Par ailleurs, une génération de jeunes marocains est née avec cette fête du cinéma qu’abrite la ville qui fait le plus rêver, Marrakech, cité-métaphore ouverte sur tous les contes et légendes du monde et naturellement en phase avec la magie de ce qu’on appelle le 7e art. Mais si une génération est née et a grandi avec le festival, il reste encore à une autre génération de cinéastes du pays d’inscrire au palmarès de cette manifestation le nom et l’œuvre d’un des leurs. Certes, un festival ne produit pas des cinéastes. Mais il pourrait en reproduire chez nous. Depuis presque vingt ans, il a donné à nos cinéastes, toutes générations confondues, une réelle visibilité, leur a offert des opportunités rares de visionner de bons films, de rencontrer de grands réalisateurs afin de pratiquer ce noble exercice d’admiration qui fait naître ou stimule les vocations. Leur production est chaque année présentée, au public et aux professionnels étrangers du cinéma, lors des «panoramas du cinéma marocain». Peu de festivals internationaux, aussi prestigieux que celui-là, offre de telles opportunités aux cinéastes locaux. On peut dire, sans exagérer, ni passer la pommade aux organisateurs, qu’ici les «professionnels de la profession» sont «choyés», quoiqu’en disent quelques mauvaises langues (souvent de médiocres cinéastes-pique-assiettes non conviés au banquet). D’aucuns trouvent même que la manifestation de l’accueil est généralement «excessive», pour ne pas dire inappropriée, lorsqu’on étale le tapis rouge pour le moindre comparse flanqué d’une exubérante figurante mal «encaftanée» aperçue dans un sitcom ramadanien. Mais disons que cela participe du folklore local et confirme la prédiction du pape du «pop art», Andy Warhol, quant au «quart d’heure de gloire» dont tout un chacun finira par connaître un jour dans sa vie.

Et la vie du cinéma marocain ? Les «historiens» du cinéma de chez nous font remonter sa genèse à l’aube de l’indépendance. Ainsi, le premier film marocain, produit par un Marocain, a été réalisé avec des bouts de chandelles par Mohamed Ousfour en 1956 et porte ce titre malheureux : «Le fils maudit». Il a été suivi, douze ans plus tard, par l’optimiste et vaillant «Vaincre pour vivre», réalisé à quatre mains par M. A. Tazi et Ahmed El Mesnaoui en 1968. D’autres films vont voir le jour au rythme d’une demi-douzaine par an et ce jusqu’à la fin des années 80. Une filmographie d’à peine une centaine de films, en plus de trente ans, ne nécessiterait pas une historiographie méticuleuse. Pourtant, à défaut d’exciper d’«un cinéma marocain», clairement et culturellement identifiable, on aura engrangé au moins un certain nombre de «films marocains» portant un point de vue de l’intérieur et une empreinte locale. Nous avions enfin des images de nous, pour nous et fabriquées par des gens de chez nous. Depuis, une production, arithmétiquement (et non qualitativement) assez conséquente, a vu le jour grâce à l’aide du Centre cinématographique marocain dont les mécanismes de financement, d’abord sous forme d’aide à «fonds perdu», puis à travers un guichet mieux élaboré d’une avance sur recette, ont galvanisé la profession. D’autres avancées ont été enregistrées dans le domaine de la production du cinéma marocain: ouverture des chaînes de télé sur la coproduction de films nationaux, avènement du numérique et curiosité du public marocain… Mais c’est à ce moment-là que la crise de l’exploitation des salles et le brusque changement des habitudes de consommation des images vont surgir et mettre à mal ce cercle vertueux.

Demeurant relativement objectifs jusqu’ici, nous avons donné une vision, quantitative, plutôt positive, de la situation cinématographique marocaine à travers des chiffres. Mais après les chiffres, il y a les lettres et surtout les êtres. Si, comme disait André Gide, «il faut beaucoup d’histoire pour faire un peu de littérature», on peut avancer qu’il en faudrait autant pour faire un peu de cinéma. Mais il s’agit ici de raconter une histoire par le son et par l’image. Et pour ce faire, il y a eu et il y aura toujours des mots et des émotions, c’est-à-dire un texte, et au cinéma un scénario. Ce document technique, qui n’est plus tout à fait un texte littéraire et pas encore une œuvre cinématographique ou télévisuelle, naît d’un acte créatif avant de mourir au tournage pour finir en images. Mais à la base il y a une histoire, et raconter une histoire est un exercice qui remonte à la nuit des temps. Sauf qu’il n’est pas donné à tout le monde de construire un récit, d’élaborer une narration structurée et créer des émotions chez le spectateur. Des émotions mais aussi du sens afin de dessiner un chemin dans le désordre de la vie. Le scénariste, comme disait le critique Serge Daney, est un de ces «griots modernes qui sont là pour apaiser l’inquiétude existentielle, et pour éveiller les consciences». Mais sans oublier d’introduire la notion du plaisir, de divertir et d’enchanter, car le cinéma est aussi un spectacle ; ce n’est pas une idée abstraite, une introspection nombriliste, un tract dénonciateur ou le montage en bout à bout d’un manifeste. Mais n’est-ce pas là le cas de nombre de nos cinéastes qui font des films et oublient de raconter une histoire ?

Ecrire un scénario, cela s’apprend et, lorsqu’on a une vocation, une culture artistique et littéraire, et bien sûr du talent, on pourrait se former pour en acquérir les techniques et le savoir-faire. Car, quand bien même on disposerait de tous les moyens techniques et financiers, des festivals et des tapis rouges, si nos cinéastes ne se mettent pas à bien raconter une histoire, il sera difficile de rompre le silence qui accueille souvent leurs images. Et comme écrit l’écrivain et grand scénariste, Jean-Claude Carrière, dans la conclusion de son ouvrage «Raconter une Histoire» (Editions de la FEMIS) : «Et se taire, c’est disparaître, bâillon sur la bouche mais les yeux grand ouverts, pour regarder les histoires des autres».