Le retour d’Ahmed Bouanani

De nouveaux lecteurs découvriront Ahmed Bouanani, un auteur de qualité usant d’une belle langue et dans un style qui est la marque des grands écrivains. cela les changera un peu des «écrivants» prétentiards et autres prosateurs scribouillards, dont les élucubrations agitées et la prose faiblarde inondent les étals des rares librairies que compte le pays.

Il y a deux ans décédait Ahmed Bouanani, poète et cinéaste. Il laissera une œuvre en devenir sous forme de textes inédits mais aussi beaucoup de souvenirs chez ceux, rares, qui l’ont côtoyé. Le jeudi 4 mars dernier, hommage lui a été rendu au cours des «jeudis du café littéraire du Piétri» de Rabat qu’organise l’Association pour la promotion de l’édition du livre et de la lecture (APELL). Cette réunion a permis la présentation de la réédition de son roman L’hôpital par les Editions Verdier en France et DK Editions au Maroc et dont Ghita Zine de La Vie éco a déjà rendu compte dans une précédente livraison (lavieeco.com). Réédition parce ce que cet ouvrage a déjà été publié en 1990 à Rabat par les éditions Al Kalam, alors dirigées par Jawad Bounouar. L’auteur de cette chronique, qui fut le directeur littéraire de cette maison d’édition pionnière à l’époque, a été modestement à l’origine de la publication de ce récit. Mais bien avant L’hôpital, c’est d’abord un très beau texte poétique, Les persiennes, qui avait vu le jour aux Editions Stouky créées par Abdallah Stouky, célèbre journaliste, fondateur de plusieurs journaux et fin observateur de la scène politique et culturelle marocaine. Tous ces amis de l’auteur, en plus du réalisateur Hamid Bennani et de David Ruffel des Editions DK, ont été réunis par Touda, la fille du poète-cinéaste, pour évoquer brièvement l’œuvre et la vie de Bouanani après une présentation de l’ouvrage réédité. Rien que du conventionnel et du circonstanciel, serait-on tenté de dire s’agissant d’un hommage rendu à un écrivain décédé. Sauf que de son vivant, Bouanani n’était pas n’importe quel écrivain.

D’abord, il était plus connu chez les professionnels du cinéma comme un cinéaste et sans conteste le meilleur chef monteur que le pays eût connu. Et pour cause, il faisait partie de la première bande de cinéastes issue du prestigieux Institut des hautes études cinématographiques de Paris (IDHEC), aujourd’hui lui aussi disparu et remplacé par la FEMIS, l’Ecole supérieure des métiers de l’image et du son. Poète au début de son itinéraire, il a semé çà-et-là, notamment dans la revue Souffles dirigée par Abdellatif Laâbi, des poèmes rares et économes en mots. Avec ces derniers, Ahmed Bouanani entretenait des rapports particuliers mais de qualité. Il écrivait lorsqu’il en sentait la nécessité et n’en parlait à personne ou si peu à ses proches amis. Avec ses amis, rares, il n’était pas très bavard, mais il écoutait beaucoup, souriait lorsqu’il était d’accord mais transformait le sourire en une moue quand un propos lui déplaisait. Cependant, il ne fréquentait souvent que les gens avec lesquels il se sentait des affinités électives ou partageant avec lui un penchant pour tel poète ou une tendresse pour tel cinéaste. Inutile de préciser qu’avec lui il fallait se montrer bien au fait des choses de l’art et de la culture. Mais cela ne l’empêchait nullement de partager parfois un verre avec un parfait béotien ou un homme de peu et de tailler une bavette en se délectant de la conversation. Tout cela selon l’humeur du moment et l’heure de la journée. Une journée courte, car l’auteur des Persiennes travaillait, écrivait, recevait les amis ou visionnait des films sur les anciennes cassettes vidéo tard dans la nuit et jusqu’à plus d’heure.

Et puis il y a le Bouanani cinéaste qui a usé ses pantalons sur les tables de montage du CCM de l’époque ! Celui qui a aidé à faire ou faire faire des films de tous genres (documentaires, institutionnels et fiction), sauvé quelques-uns de l’accident industriel et donné du rythme, par un montage savant et cohérent, à bien d’autres objets filmés. Tout cela dans l’anonymat total et l’engagement désintéressé. Il a réalisé pour son compte quelques courts métrages de haute facture, mais l’unique long métrage qu’il ait pu faire aboutir est l’excellent Mirage, lequel compte parmi les meilleurs, sinon le meilleur film de fiction de la cinématographie marocaine.

Aujourd’hui, on attend la sortie prochaine d’un vieux manuscrit, Le voleur de mémoire, qui dormait dans les cartons de l’auteur de L’hôpital et que les Editions Al Kalam devaient aussi publier à l’époque. Mais Bouanani était un écrivain qui pratiquait la rétention lorsqu’il s’agissait de faire connaître ses écrits au plus grand nombre. Une réticence due à un mélange de perfectionnisme exacerbé et d’une grande humilité qui rendait toute négociation pour une éventuelle publication extrêmement ardue. Déjà pour publier L’hôpital aux Editions Al Kalam, il fallait nous armer de patience et de force de conviction avant de lui arracher le manuscrit. A la fin, ce sont peut-être les arguments de l’amitié qu’il nous portait qui avaient triomphé. Pour le plaisir de nouveaux lecteurs, certainement plus nombreux qu’il y a 23 ans, qui découvriront un auteur de qualité usant d’une belle langue et dans un style qui est la marque des grands écrivains. Cela les changera un peu des «écrivants» prétentiards et autres prosateurs scribouillards, dont les élucubrations agitées et la prose faiblarde inondent les étals des rares librairies que compte le pays.