Le retard numérique du Maroc

dans les infrastructures et la production numériques, Le Maroc investit beaucoup moins que les pays émergents, ce qui explique, toutes choses égales par ailleurs, notre différentiel de croissance.

Le numérique bouleverse les modes de vie et de travail. Il a un impact majeur sur l’ensemble de l’économie pour deux raisons principales : il est un élément essentiel de la capacité d’innovation, il est le principal facteur de gain de compétitivité des économies. C’est en 1996 que le Maroc a entamé sa longue chevauchée dans le domaine des technologies de l’information : libéralisation du secteur des télécommunications, adoption du plan e-Maroc  2005-2010, puis de  la stratégie Maroc Numérique 2013 entamée en 2009. L’heure est au bilan et à la négociation d’un tournant qui ferait de l’économie numérique marocaine un réel levier de la croissance. Le Maroc numérique 2013 était structuré autour de quatre priorités déclinées en 53 actions. La Cour des comptes a procédé à l’examen de l’état d’avancement de cette stratégie. Le diagnostic est sans appel. La stratégie accuse un sérieux retard dans la  concrétisation de ses objectifs et son mode de gouvernance révèle de  graves dysfonctionnements. 

A peine 11% des actions programmées dans la transformation sociale, première priorité de la stratégie, ont été achevées. 20% des projets initiaux n’ont pas été initiés. «Génie», le projet phare de généralisation de l’équipement des établissements d’enseignement primaire et secondaire n’enregistre qu’un taux de 24% en matière d’équipement en salles multimédia. Le taux de réalisation des centres d’accès communautaires CAC est de 18%. Dans la  seconde priorité concernant la mise en œuvre des services publics orientés usagers, 36% des projets prévus de l’E-Gov sont opérationnels, 38% sont en retard et 22% n’ont pas démarré. Sur les 40 projets transactionnels et intégrés programmés, seuls 6 ont été réalisés. Sur les 13 projets identifiés comme prioritaires un seul (certification électronique) a été mis en œuvre ; les autres accusent un retard ou n’ont pas encore démarré. La troisième priorité, l’informatisation des PME, révèle de grandes insuffisances: le programme d’équipement des entreprises en systèmes d’information professionnels n’a touché que 10% de l’objectif prévu; les dirigeants de PME bénéficiaires des permis numériques ne dépassent pas 30% de l’effectif attendu. Enfin, dans la quatrième priorité portant sur le développement de l’industrie TI, seulement 4 des 14 actions planifiées ont été réalisées, 9 sont en cours de réalisation. La stratégie a défini deux mesures d’accompagnement. La première relative au développement du capital humain montre des défaillances dans le mécanisme de pilotage et de développement des plans de formation. Les actions de la seconde mesure sur la confiance numérique sont en cours de réalisation ou n’arrivent pas encore à délivrer leurs services : les certificats électroniques délivrés ne dépassent pas 7% de l’objectif arrêté. 

Tenant compte de ce bilan très médiocre, il n’est pas étonnant d’observer des pertes de positions du Maroc  dans le classement international sur la  société de l’information. Certes, le Maroc a amélioré son rang dans l’indice global et dans l’indice e-Gov grâce aux progrès dans l’accès et l’utilisation des technologies de l’information et au développement des services en ligne. Mais il perd des points dans nombre d’indicateurs : l’indice des compétences liées au système éducatif affiche un recul alarmant ; les indices d’impact des TIC sur la société et de capital humain régressent.  L’évaluation de la stratégie révèle deux limites fondamentales. Tout d’abord, le montage financier a souffert de quelques déficiences. Le montant global et son affectation entre les quatre composantes de la stratégie ont été arrêtés sans définir les différentes sources de financement à mobiliser. Ensuite, le processus de gouvernance de la stratégie a été défaillant. En effet, la stratégie a pâti du manque d’approche participative et de priorisation des actions. Selon le rapport de la Cour des comptes, la stratégie n’a pas été soumise à un processus de validation préalable afin d’assurer une cohérence de son contenu, un engagement formalisé des parties prenantes. Le Conseil national des technologies de l’information et de l’économie numérique en tant qu’organe de gouvernance ne s’est pas acquitté de ses missions. Le comité interministériel chargé du pilotage du programme E-Gouvernement ne disposait pas d’une réelle capacité de décision et d’arbitrage.  La direction de l’économie numérique, organe chargé de veiller à la mise en chantier, n’a pas permis à l’administration de développer ses capacités en matière de gestion des projets. 

Le Maroc accuse du retard dans les infrastructures et la production numériques. Il investit dans ces technologies beaucoup moins que les pays émergents, ce qui explique, toutes choses égales par ailleurs, notre différentiel de croissance. A l’instar des pays qui ont fait du développement numérique le principal moteur de leur compétitivité et de leur croissance, notre pays doit mettre en œuvre une stratégie ambitieuse avec des objectifs de développement des infrastructures, notamment de très haut débit ; des incitations pour promouvoir les investissements dans l’économie numérique qui représente un enjeu stratégique en matière d’innovation et d’exportation ; des actions pour réduire l’inégalité d’accès au numérique et surtout un pilotage renforcé au plus haut niveau de l’Etat. Le Maroc est en train de repenser sa stratégie numérique. Le Plan Maroc Numeric 2020 devait être révélé à la fin de 2014. Il tarde à manifester ses choix et ses moyens.