Le rapport RDH 50 entre l’expertise et l’usage politique

S’il est possible d’identifier sur
les cinquante dernières années quelques tendances lourdes
de la société marocaine, il est
plus malaisé de rendre compte
des «changements invisibles»,
qui commencent à  bouleverser
cette société.

En demandant d’établir un rapport sur les cinquante années de développement humain, la plus haute autorité du pays a souhaité engager un exercice de réflexion collective permettant d’éclairer les stratégies économiques et sociales souhaitables de la Nation et les choix à moyen terme des autorités publiques. Les contributions individuelles au rapport ont été préparées en toute indépendance. L’exercice s’est appuyé sur diverses expertises reconnues. Il est regrettable que ses conclusions n’aient pas été élaborées selon un processus collectif dans le cadre d’une concertation associant experts, organisations socio-professionnelles, représentants des administrations et des élus de la Nation. Le mode de préparation choisi répondait à la volonté de préserver un caractère académique à ce diagnostic. Mais il aurait été utile de ne pas l’enfermer sur une problématique d’expertise, quelle que soit sa qualité. Il aurait gagné à être attentif, sur chacun des sujets, aux avis des acteurs de la société.

S’il est possible d’identifier sur les cinquante dernières années quelques tendances lourdes de la société marocaine, il est plus malaisé de rendre compte des «changements invisibles», qui commencent à bouleverser cette société et de cerner l’importance pour l’avenir des aspirations, perceptions et comportements nouveaux. Les grands lieux de socialisation, la famille, l’école, le travail, le territoire ont fortement évolué depuis cinquante ans au Maroc. La croissance, bien qu’atone, a certes permis un «glissement vers le haut» de l’ensemble de la société, mais elle s’est aussi accompagnée d’une diversification croissante des situations et des trajectoires individuelles et d’une fragmentation du corps social préoccupante. Des tendances nouvelles sont à prendre en compte : la perception des risques s’est modifiée, des attentes et exigences plus fortes en matière de qualité de vie se développent. Les individus plus éduqués sont devenus plus autonomes et ont désormais un rapport différent à l’autorité et aux institutions. Les repères traditionnels d’une société où l’Etat jouait un rôle moteur changent dans une société plus ouverte au monde et à la concurrence. La définition de l’intérêt collectif est plus difficile à déterminer et à faire prévaloir. La réponse des corps intermédiaires et des institutions, notamment de l’Etat, doit en conséquence évoluer. La lente évolution des rôles masculin et féminin, le déplacement des âges de la vie et des relations entre les générations, l’élévation du niveau scolaire, la transformation des modes d’exercice du travail, la multiplication des territoires d’appartenance ont modifié en cinquante ans les liens sociaux. Il importe de mesurer l’ampleur de ces évolutions pour mieux comprendre les phénomènes de différenciation à l’œuvre et les nouvelles attentes de la société.

Ce rapport n’est pas un simple document de diagnostic sur l’Etat de la Nation. Il a pour ambition d’éclairer les enjeux, de suggérer de nouvelles modalités pour l’action collective, de proposer des objectifs structurant les politiques publiques. La démarche prospective adoptée vise à alimenter un débat sur les changements de moyen terme à anticiper ou à organiser dès aujourd’hui. Leur profondeur conduit à engager une réflexion sur les nouvelles régulations à inventer. Plus que des propositions de mesure, ce sont de nouveaux principes et de nouvelles démarches pour l’action publique qui sont mis en avant. Quel sort sera réservé à la synthèse du rapport sur le développement humain et aux contributions individuelles ? Le rapport de l’IER sera transmis au Conseil des droits de l’homme pour le suivi des mesures proposées sur les champs constitutionnel et des droits humains. Le rapport sur le développement humain sera-t-il transmis aux institutions élues, accompagné des principaux enseignements que le gouvernement devrait en tirer pour son action ? Il est certainement important d’informer le public, de communiquer autour de ce travail. Mais il revient aux acteurs politiques, économiques et sociaux de se saisir, dans les conditions appropriées, de cette opportunité d’engager une réflexion collective sur la stratégie à moyen terme du pays. Dans le Maroc de demain, les objectifs collectifs ne pourront être atteints qu’en validant ces choix par les représentants de la Nation.