Le prêt-à -penser arabe

Comme tout le monde, c’est-à -dire le tout-venant, intervient aujourd’hui sur cette scène (dans la rue, sur le web, dans les médias et notamment à  la radio qui use et abuse des appels téléphoniques et « téléphonés »), il y a là  matière à  étonnement ou, si l’on fait l’effort, à  étude et analyse.

Quoi de neuf dans le prêt-à-penser arabe saison hiver-printemps ? Bien des choses si l’on se réfère aux discours politiques, aux entretiens avec des artistes, des analystes (si ! si ! il y en a), des journalistes, des hommes et femmes de culture autoproclamés ou désignés comme tels par les médias, ainsi qu’aux multiples réactions sur les propos des uns et des autres sur le Net. C’est dire s’il y a du monde et du bruit ces derniers temps. Mais le point commun entre tout ce beau monde, la pensée commune si tant est qu’on puisse parler d’idées à ce sujet, c’est la place de la religion et des valeurs identitaires. Ces deux facteurs dominent le débat et l’annulent dans le même temps. En effet, tout le monde s’accorde à dire que leur place est capitale et que le fait même de les interroger est de nature à désorganiser la société. Sans compter ceux qui en font un casus belli, sinon une ligne rouge. Circulez il n’y a rien à discuter, rien à penser.

Il reste, en l’absence d’un véritable débat, les clichés et stéréotypes qui circulent un peu partout, les tics d’un langage investi de mots et d’expressions à connotation plus ou moins religieuses, le tropisme faussement quiétiste et clairement politique qui mêle la dimension profane de l’engagement ici bas à la récompense eschatologique dans l’au-delà. Tout cela est perceptible un peu partout à la fois dans le discours ambiant et dans le comportement d’un certain nombre d’intervenants sur la scène publique. Et comme tout le monde, c’est-à-dire le tout-venant, intervient aujourd’hui sur cette scène (dans la rue, sur le web, dans les médias et notamment à la radio qui use et abuse des appels téléphoniques et «téléphonés»), il y a là matière à étonnement ou, si l’on fait l’effort, à étude et analyse.

D’aucuns diront, pour résumer ou s’en gausser, que c’est bien l’esprit du printemps arabe qui souffle où il veut dans un grand n’importe quoi généralisé. Et d’ajouter qu’il n’est que de revenir à l’histoire et de voir ce qui s’est passé et ce qui se passe encore dans l’autre partie de ce qu’on appelle monde arabe, sur l’autre versant de ce grand rêve qui a bercé des peuples bigarrés, mais soudés par le même songe halluciné depuis Nasser jusqu’à Kadhafi, en passant par Saddam, Assad et consorts. Ces fameuses “Unions” signées un jour et dénoncées le lendemain entre des leaders bardés de médailles de pacotille gagnées sur des champs de bataille imaginaires. Dans ce vacarme fait de luttes fratricides, de conspirations, de rebellions écrasées et d’exécutions sommaires, tout ce monde arabe, c’est dire tous ces leaders casqués ont brandi la question palestinienne. Cette dernière a longtemps servi d’idéologie à ceux qui n’en avaient guère. Comme elle a servi de paravent pour cacher un théâtre d’ombres et de mystifications sur fond de lutte pour le pouvoir, de règlements de compte et de moult tragédies pour lesquels les populations de ces pays ont payé un lourd tribut. Finalement, les peuples de cette région du monde seront, en un demi-siècle, passés d’un panarabisme furibard à un islamisme au discours triomphant non moins tonitruant. Si l’on ajoute le bruit, les imprécations et la fureur de son corollaire, le salafisme, le tableau n’invite pas à l’optimisme. C’est ce que pensent les analystes qui sont légion aujourd’hui dans la région. Mais la figure la plus énigmatique et aussi la plus paradigmatique est certainement celle d’un personnage et homme protée : Mohamed Hassaneine Haykal, journaliste, écrivain, conseiller politique, analyste, politologue entre autres activités et désormais mémorialiste de la «Nation arabe» contemporaine. L’homme est toujours fringant malgré ses 89 ans, portant beau et beau parleur. Il a traversé l’histoire contemporaine de l’Egypte et, partant, du monde arabe avec son bagout de hâbleur et son sourire de charmeur. Confident et conseiller de Nasser, fervent idéologue et chantre de la fameuse unité arabe, journaliste se voulant toujours plus informé que le reste de ses confrères qu’il prenait de haut, jamais à court d’une anecdote, Haykal est un homme de plume touche à tout qui a fait sa traversée du désert du temps de Moubarak auquel il avait conseillé quelques jours après les manifestations de la place Tahrir de prendre son bâton et de quitter le pouvoir. Depuis quelques années déjà, il a trouvé une belle tribune dans Al Jazira où il fait œuvre de mémorialiste et distille anecdotes et autres petites confidences impossibles à vérifier sur les grands de ce monde, surtout les morts d’entre eux. Mais sur Nasser, il est intarissable et s’il se montre parfois critique, c’est surtout pour continuer à croire que l’unité arabe a de l’avenir. Après la destitution de Moubarak pour lequel il n’avait aucune estime et oubliant la révolution de Nasser, il a déclaré sur un ton quasi hugolien : «Cet événement est sans équivalent dans l’histoire de l’Egypte. Ce qui se passe, ce n’est pas la sortie d’un homme, c’est l’entrée d’un peuple».

Aujourd’hui, un an après, il dit pis que pendre sur le successeur de son ennemi Moubarak et renouant avec son penchant pour la théorie du complot, il avance que ce qui se passe est un complot contre… l’unité arabe fomenté par l’Amérique , l’Europe, Israël et l’Iran réunis.