Le partage des richesses

Nous avons besoin d’une meilleure information sur la structure de l’emploi et des revenus de grandes catégories telles qu’«employeurs», «employés», «travailleurs indépendants», etc.

Dans notre pays, la question de la répartition des revenus n’a pas progressé au même rythme que celle concernant la production des richesses. Sans doute la politique économique a-t-elle longtemps paru appelée par des tâches plus urgentes (libéralisation de l’économie, insertion dans la mondialisation, promotion de la croissance, lutte contre le chômage pour ne citer que les principales). Toutefois, dans la mesure où ces problèmes trouvaient progressivement une prise en charge, la question de la répartition des revenus revient sur le devant de la scène. Certes, elle a bénéficié de quelques politiques ou actions spécifiques comme la lutte contre la pauvreté, les revalorisations du salaire minimum ou ceux de la fonction publique, les filets de sécurité, etc. Mais à la longue, ces politiques, quel que soit leur degré de pertinence, ne peuvent être assimilées à des politiques de répartition des fruits de la croissance, de redistribution correctrice des inégalités des revenus primaires émanant de la sphère de la production. Il est apparu qu’au moment même où la politique économique focalise ses efforts sur la réalisation de l’équilibre macro-économique, symbolisé par le triangle magique (emploi, croissance, équilibres interne et externe), se pose un autre problème, celui de l’équilibre social. Ce dernier est d’autant plus difficile à résoudre que la croissance, renforçant la concentration des richesses, chasse la croyance en la fatalité d’un ordre naturel et exacerbe les revendications des plus démunis.
On prend même conscience que la résolution pérenne de l’équation du triangle magique exige que l’on prenne en considération les données sociales dont la moindre n’est pas la recherche d’une répartition plus équitable des fruits de l’expansion. Aussi bien sur le plan interne que sur le plan externe, l’efficacité maximum du fonctionnement de l’économie se trouve en concurrence avec une exigence perpétuellement renouvelée, celle de justice dans la répartition des revenus. Il ne s’agit pas d’opposer arbitrairement l’économique au social, mais, tout au contraire, de maîtriser leurs liaisons réciproques. Or, notre ignorance est presque totale sur la répartition des revenus de toute nature entre individus (ou ménages) considérés par référence soit à leur position dans la hiérarchie des revenus dans l’ensemble de la population (répartition verticale), soit à leur  appartenance à des groupes sociaux ou socio-économiques spécifiques (répartition dite «horizontale»). Le manque de données précises sur la répartition personnelle des revenus explique ainsi, dans une certaine mesure, les limites des actions sur la réduction des inégalités de revenus.

En l’absence de données mieux adaptées à l’approche des inégalités de revenus, la comptabilité nationale  est depuis longtemps, en particulier dans notre pays, le principal moyen d’investigation dans ce domaine. Or, les comptes de la nation sont d’abord directement utilisés pour connaître la manière dont le revenu national se répartit entre types de revenus mais non entre catégories sociales puisque celles-ci peuvent recevoir précisément divers types de revenus, ni même, contrairement à ce que l’on croit parfois, entre facteurs de production au sens économique du terme. Une observation rapide de la répartition de la valeur ajoutée des entreprises entre salaires et excédents bruts d’exploitation (profits) tend à considérer que la répartition des revenus est défavorable aux salariés parce que leur part dans la valeur ajoutée ne dépasse pas 30%. Le capital accaparerait les deux tiers de la richesse produite. Mais il faut garder à l’esprit que la part salariale mesurée à partir des comptes nationaux renvoie à la proportion du revenu national allant aux salariés. Elle tend à croître en liaison avec l’accroissement du taux de salariat, c’est à dire de la proportion de travailleurs salariés dans la population active. Le groupe des salariés représente moins de la moitié de la population active. Celle-ci est principalement constituée de travailleurs indépendants dont le revenu est mixte. La part salariale  ne peut donc être confondue avec la part relative du travail qui englobe en effet les rémunérations attibuées aux travailleurs, salariés ou indépendants. Elle ne constitue donc pas nécessairement une mesure valable des disparités de revenus. Parler d’inégalité de revenus implique que des mesures satisfaisantes préalables soient faites. On conçoit aisément combien la tâche doit être ardue dans une économie où manquent à des degrés variables les informations et les moyens d’appréhension statistiques. Nous avons besoin d’une meilleure information sur la structure de l’emploi et des revenus de grandes catégories telles qu’«employeurs», «employés», «travailleurs indépendants», etc. Cette répartition est utile à des fins politiques puisque les facteurs de la formation des revenus diffèrent d’un groupe à l’autre et que par la suite l’intervention nécessaire pour venir en aide à chaque groupe est différente. Longtemps l’on a considéré que le problème primordial du Maroc n’est pas le partage des richesses mais leur création. En fait, le problème de la compatibilité des objectifs de la politique économique (croissance, emploi, équilibres interne et externe, répartition des richesses…) se pose dans toutes les phases de développement et aujourd’hui encore plus intensément.