Le nouveau sens du patriotisme économique

On assiste aujourd’hui à  un certain regain d’intérêt pour la défense du patriotisme économique.

On assiste aujourd’hui à un certain regain d’intérêt pour la défense du patriotisme économique. La visite du président Hollande a été l’occasion pour une composante de la presse nationale de vilipender la forte pénétration des intérêts français dans le secteur financier marocain et plus généralement dans la sphère productive de l’économie nationale. Le débat sur la cession de Maroc Telecom suscite des interrogations sur le risque du retrait de l’Etat d’un secteur hautement stratégique. Questionnements légitimes, s’ils ne dérivent pas sur des positions protectionnistes et de repli sur soi. Face à la mondialisation économique, les Marocains ont le sentiment aigu d’être spoliés, dépossédés de leur outil de production et privés de l’exploitation de leurs ressources.

A cette angoisse, le discours populiste a trouvé une réponse : le «patriotisme économique» dont le contenu est assimilé à la protection de nos entreprises de toutes prises de contrôle par des étrangers. Dans la bouche de beaucoup de zélateurs l’expression “Patriotisme économique” se veut résolument exaltante, voire nationaliste, et s’applique comme un remède à la morosité de la croissance et du développement. Fabriquer et consommer marocain devient l’argument ultime, surtout en temps de crise, pour sauver des entreprises et des emplois, et du même coup, rassembler ses concitoyens autour du drapeau national. C’est la thèse contraire que défendent les partisans de la mondialisation libérale, lesquels considèrent que le patriotisme économique n’est rien moins qu’une hérésie économique. Il est irrationnel, synonyme de dégradation de l’efficacité du tissu productif. Il n’est que le masque récent d’une vieille thèse moisie, cramoisie, à laquelle on s’efforce de donner un visage nouveau : le nationalisme. Dépassé, il traduit la mentalité d’un pays qui n’a pas encore bien intégré les règles du jeu de la mondialisation ; il n’a donc plus de sens. On se doute que cette “mise à mort” ne convainc pas complètement. De nos jours, le patriotisme n’est plus assimilé au nationalisme économique. Le changement n’est pas seulement sémantique. Le patriotisme économique est au contraire la condition sine qua non de toute réflexion stratégique sur le devenir d’un Etat.

Il est une pratique courante même dans les pays les plus libéraux. En 2006, la tentative de prise de contrôle de six grands ports des Etats-Unis par une société de Dubaï a déclenché une opposition politique sans précédent contre cette opération. Ainsi, en 2006, un projet de loi a été présenté au Congrès américain interdisant que toute infrastructure jugée essentielle par les ministères de la défense ou de la sécurité intérieure soit contrôlée par une entreprise à capitaux ou à direction étrangers. En France, l’intérêt de l’américain PepsiCo pour Danone a fait réagir le gouvernement en publiant un décret établissant une liste de onze secteurs stratégiques à protéger des investissements étrangers. Si l’Allemagne n’a pas défini de secteurs stratégiques, quelques exceptions existent : la «loi VW» (loi Volkswagen) assure au Land de Basse Saxe le contrôle du constructeur d’automobiles ; le secteur des banques publiques est protégé. L’Espagne a favorisé l’absorption d’Endesa par Gaz Natural, un autre groupe énergétique espagnol pour éviter la tentative du groupe allemand de prendre le contrôle d’Endesa. Les inquiétudes suscitées par les conséquences de plus en plus importantes en termes de pouvoir de marché des fusions et acquisitions ont conduit les responsables politiques européens à réglementer les procédures d’examen de ces dernières et, occasionnellement, à les réformer en rediscutant l’utilisation de l’efficience comme seul critère d’évaluation des fusions et acquisitions.

N’en déplaise, en effet, à toutes celles et tous ceux qui ne cessent de pourfendre le patriotisme économique, la mondialisation n’a pas complètement gommé les Nations, les Patries, les Etats, loin s’en faut ; elle n’a pas complètement anéanti toute possibilité d’action pour ces Etats-Nations. L’enjeu du patriotisme économique, pour celles et ceux qui continuent à croire en l’Etat-Nation, c’est bien, dans le cadre de la globalisation des échanges et du développement d’un pays, confronté aux opportunités et aux menaces des nouvelles dynamiques de puissance que l’on sait, de conserver des leviers permettant à la puissance publique de défendre l’intérêt général dans ce contexte de mondialisation. Un système de défense commerciale conforme aux normes internationales, la création de pôles de compétitivité, les mesures en faveur de la recherche et de l’innovation, le développement d’un actionnariat public pour tenter de stabiliser le capital des entreprises nationales menacées, les plans visant à aider les champions nationaux s’inscrivent tous dans un patriotisme économique que l’on peut considérer aujourd’hui tout à fait opportun. Ces politiques, qui ont pour objectif de renforcer l’attractivité du territoire, correspondent à la forme offensive du patriotisme économique dont il faut distinguer une version défensive, qui a pour finalité le retour au protectionnisme.

Les positions exprimées par-ci par-là à propos du patriotisme économique révèlent qu’il reste beaucoup de chemin à faire pour dépasser les visions erronées qui entourent ce type de problématique. Elles ont fait rejaillir avec force certains blocages culturels. Elles sont révélatrices de l’absence d’une appropriation positive de ce concept, c’est-à-dire un cadre pour le développement d’un pays confronté aux risques issus de la mondialisation des échanges mais qui reste résolument ouvert sur l’extérieur. Un cadre qui permet de définir l’autonomie stratégique qu’un pays est en droit de revendiquer pour assurer son avenir et qui permettrait la poursuite de l’intérêt général. A la notion de l’intérêt général s’ajoute celle de l’intérêt collectif par lequel nous entendons les objectifs géoéconomiques que le pouvoir politique se doit de définir afin de préserver les chances de développement du pays.