Le malaise des jeunes

Aujourd’hui, les politiques devraient s’ouvrir davantage sur les jeunes pour les appeler à  la table de dialogue, de concertation, les inviter à  participer à  des dispositifs expérimentaux à  partir desquels s’élaborent les nouvelles politiques publiques dans le domaine de l’emploi comme dans le domaine de la culture.

Les observateurs semblent s’accorder sur le constat que le délitement du lien social, qui touche actuellement les jeunes, risque de conduire non seulement à un désengagement vis-à-vis du politique mais à une reproduction de la crise en la démocratie représentative, alors que le Maroc s’apprête à inaugurer une nouvelle ère constitutionnelle. Ce délitement montre une crise de l’idée de confiance chez les jeunes. Dans les quatre coins du pays se manifeste une évolution dans les modes de commission des actes de violence contre les biens collectifs et les agents de service public. L’emploi est revendiqué ici et maintenant, sans référence aux compétences, ni même à la valeur travail. Au delà des problèmes de l’emploi des chômeurs diplômés, les comportements des jeunes montrent un ensemble d’attitudes qui remettent en cause l’utilité des institutions de formation et, plus encore, de la culture qu’elles dispensent, des valeurs et des savoirs qu’elles sont censées transmettre. Les institutions de formation sont de moins en moins représentées comme un lieu qui assure une promotion sociale. De plus, à la perception de l’Etat comme gardien de l’intérêt général et de la gestion de diverses temporalités sociales et politiques, se substitue chez les jeunes une vision plus utilitariste, plus immédiate des services que l’autorité publique doit délivrer aux jeunes. Prévaut ainsi, à leur regard, une primauté du temps court dans la demande politique, la constitution d’intérêts segmentés, des regroupements momentanés d’intérêts,  la suprématie des droits-créances par rapport à la loi, etc. Ainsi, l’esprit de défiance tend à réorganiser les perceptions, les relations, les revendications – le tout en rupture profonde avec le temps et les contraintes du politique. Il est encore trop tôt pour dire si la tendance de ces comportements va durer ; pour le moment l’annonce d’une poursuite de la mobilisation sur le tout «ici et maintenant» crée un réel malaise social.

Certains ajoutent que le processus constitutionnel, par son éloignement des revendications d’une composante de la jeunesse et par sa gestion «administrée», aurait conduit à un rejet de l’Etat et, par voie de conséquence, à une accentuation de la désaffection des jeunes à l’égard de la politique. Mais ce déclin de la confiance touche-t-il la politique ou bien le personnel politique chargé de traduire les idées en actes ? En réalité, la situation paraît contradictoire. D’un côté, des signes indiquent une désaffection idéologique des jeunes. De l’autre côté, les nouvelles formes de manifestations publiques se caractérisent par une forte présence des jeunes. Des collectifs se créent, parfois en dehors même de la forme associative, pour des expressions trouvant une résonance dans les supports médiatiques. Ces mouvements tendent moins à la pérennité des activités qu’à la force du message dans l’immédiat.  Le suivi des échanges entre jeunes sur les supports électroniques montre le discrédit qui atteint les élus et la classe politique (pour reprendre une terminologie à la mode), mais aussi un intérêt marqué pour le débat sur les valeurs. Le sentiment d’injustice est souvent exprimé, chez les jeunes, pour eux-mêmes ou pour leurs camarades, en termes d’humiliation, d’atteinte à la dignité et au respect des personnes: «On veut le respect !». La victimisation croissante qui accompagne le délitement du lien social conduit à une vision des réalités en termes de fatalité sociale ou de discrimination.

Aujourd’hui, le comportement des jeunes fait ressortir quelques grandes ambivalences. D’un côté, une augmentation des «incivilités et des violences», le «décrochage» des institutions (en premier lieu l’école), l’ignorance des «valeurs civiques». Mais, malgré ces tendances qui inhibent la confiance en l’Etat, on observe, en sens inverse, des évolutions positives : le droit de vote ne semble pas avoir perdu son sens de droit fondamental du citoyen. Il est revendiqué, même s’il n’est pas exercé. Cependant, au delà de la sociologie d’opinion et des comportements mesurables, c’est un travail d’«immersion» dans le milieu des jeunes qui devient nécessaire. Non pour céder à une empathie militante pour mieux décrypter les codes, mieux cerner la relation de confiance des jeunes à l’égard des institutions et de la démocratie. Il ne suffit pas de recueillir quelques avis sur la démocratie, le vote ou la représentation exprimés sur internet. On doit tenir compte des malentendus culturels qui brouillent la compréhension des questions. Les jeunes recourent à des techniques d’évitement, à des réponses provocatrices, celles-ci faisant partie des «jeunes avec l’autorité». N’est-ce pas l’indice d’une crise de l’autorité que l’on observe, en particulier, dans le rapport des jeunes au droit et à la loi ? Aujourd’hui, les politiques devraient s’ouvrir davantage sur les jeunes pour les appeler à la table de dialogue, de concertation, les inviter à participer à des dispositifs expérimentaux à partir desquels s’élaborent les nouvelles politiques publiques dans le domaine de l’emploi comme dans le domaine de la culture. De nouvelles politiques soucieuses d’innovation sociale et de capitalisation sur les «bonnes pratiques». C’est ainsi que l’on assistera à une nouvelle approche de la jeunesse qui considérerait les problèmes des jeunes comme symptomatique de mutations en cours.