Le grand voyage de Abdelaziz Alami

En tant que banquier, il avait magistralement rempli son contrat, faisant de l’institution qu’il dirigeait la première banque du pays. Et, dans le même temps, aux personnes qui venaient lui rendre visite, il récitait des vers plutôt que des chiffres, il leur contait des histoires tirées de la grande histoire, nationale et universelle, sa culture encyclopédique lui permettant de voyager et de faire voyager ses auditeurs à  travers les continents et les civilisations.

Dans la fragilité qui émanait de lui, il avait quelque chose de l’oiseau, toujours sur le point de s’envoler, toujours à rêver d’immensités lointaines. Dans la limpidité bleutée de son regard, il avait tant de l’enfant, cet enfant jalousement préservé en dépit des charges et des vicissitudes de la vie. Certaines disparitions de personnalités publiques rendent plus tristes que d’autres. Celle de Abdelaziz Alami, l’ancien PDG de la BCM aujourd’hui Attijariwafa bank, en est une. Dimanche 11 mai, le banquier poète s’en est allé. Et tout en étant triste, on ne peut qu’être heureux pour lui, enfin libre de se perdre dans l’immensité du ciel. Discourir avec les étoiles, se laisser aller à l’amour éternel, retrouver ce père qu’il vénérait, cet humble artisan qui était son modèle et qui, très certainement, lui avait inculqué cette humilité et cette gentillesse qui le caractérisait tant, Abdelaziz Alami est aujourd’hui débarrassé des pesanteurs terrestres. On l’appelait le banquier poète car, outre qu’il en avait l’âme, il écrivait de magnifiques poèmes, d’un romantisme que certains pouvaient considérer comme éculé mais qui vous touchait au cœur. Qu’était-il d’ailleurs le plus, poète ou banquier ? Sa prouesse a été d’avoir été pleinement les deux. En tant que banquier, il avait magistralement rempli son contrat, faisant de l’institution qu’il dirigeait la première banque du pays. Et, dans le même temps, aux personnes qui venaient lui rendre visite, il récitait des vers plutôt que des chiffres, il leur contait des histoires tirées de la grande histoire, nationale et universelle, sa culture encyclopédique lui permettant de voyager et de faire voyager ses auditeurs à travers les continents et les civilisations. Peut-être d’ailleurs est-ce d’avoir mis de la poésie dans sa gestion des hommes qui lui a permis de si bien réussir dans sa tâche de banquier ? A Nadia Salah et Khalid Belyazid qui, en 1994, lui demandaient quelles étaient ses références managériales, il avait évoqué une formation «à la sauvette, entre deux rencontres, deux réunions, deux trains». Et, expliquant que les ouvrages de management ne faisaient pas partie de ses livres de chevet, il leur déclara: «Pourquoi la fréquentation de Marcel Proust ne nous apprendrait-elle pas à manager ? Ou même la vie conjugale. Le management se trouve partout, sauf dans les livres de management». Proust pour diriger la banque, c’était tout Abdelaziz Alami ! Avouant, clamant même son besoin d’autrui – «j’ai toujours eu besoin des autres», ce banquier iconoclaste avait une connaissance fine des êtres. Il savait leur besoin d’amour et de reconnaissance et manageait ses équipes en conséquence. Lui-même, pourtant d’une extrême pudeur par ailleurs, n’avait aucun mal à dire qu’il avait besoin d’être aimé. Proche de ceux avec lesquels il travaillait, il n’était pas du genre à emprunter un ascenseur séparé pour ne pas frayer avec le personnel. La figure de l’humble artisan qui était son père devait toujours être présente en lui, lui interdisant de regarder quiconque de haut, fût-il le plus simple de ses agents. Pas de bulle, mais de l’humain, rien que de l’humain. Accessible, Dieu que ce grand petit bonhomme l’était ! Je me permettrais un témoignage personnel en ce qu’il donne un aperçu de l’accessibilité de ce président de banque hors du commun. J’étais jeune journaliste, je ne représentais que moi-même et j’avais un projet d’écriture basé sur un périple à travers le monde. Il me fallait de l’argent pour financer mes voyages. N’ayant pas un sou vaillant en poche, je ne pouvais que me faire éconduire par la banque si je m’adressais directement à elle. J’eus alors l’idée de faire appel à Abdelaziz Alami avec lequel j’avais réalisé une interview quelque temps auparavant. Je pris donc contact avec sa secrétaire pour un RDV. Je ne me faisais guère d’illusions, m’attendant à me faire renvoyer aux calendes grecques comme il se doit quand on appelle un de nos gros pontes. Ma première surprise fut de me voir proposer de rappeler un peu plus tard dans la matinée, le président Alami étant indisponible pour l’heure. La seconde fut qu’à mon deuxième coup de fil, la secrétaire me passa directement le président de la BCM. Mais la troisième fut quand j’eus ce dernier à l’appareil et qu’il me proposa de passer dans la demi-heure suivante. Je fus complètement prise au dépourvu, ne m’attendant pas à être reçue aussi rapidement et n’ayant donc rien de structuré à montrer. Je me suis ainsi présentée juste avec une idée qui demandait encore à être approfondie. Cela alla très vite. Au bout de cinq minutes, Abdelaziz Alami m’a demandé : «Tu veux combien ?». J’ai répondu tant. Il m’a dit très bien et il m’a confié à une personne qui s’est chargée de mon dossier. C’était cela Abdelaziz Alami, cette gentillesse, cette disponibilité et ce goût pour les lettres et les arts qui en faisaient la figure la plus attachante du monde marocain de la finance. Reposez en paix, gentil président et parlez de nous aux étoiles à qui vous saurez raconter mieux que quiconque la grande histoire du monde et les petites misères des hommes.