Le dormeur du rail

La tendance cette année est aux Coran de poche reliés. Reliure rustique chez les hommes, colorée et déclinée dans des tons pastel chez les femmes. Collection été-automne, peut-être. Le must étant celui arboré par quelques dames propres sur elles et consistant en un coffret, tout cuir, dont l’écrin contient un petit Coran.

Il arrive dans la vie d’un homme un jour ou un moment où il refuse ce sentiment de pitié qui «n’honore, comme disait le philosophe Spinoza, ni celui qui l’éprouve, ni celui qui l’inspire.» Mais, ce sentiment n’est pas inspiré uniquement par ceux que l’on plaint. On peut l’éprouver aussi pour ceux que l’on méprise.

Et, là aussi, un autre auteur, Chateaubriand, disait qu’il vaut mieux être économe de son mépris vu le nombre de nécessiteux. S’empêcher d’avoir pitié pour ceux que l’on méprise est une bien belle preuve de sagesse ; et une bien rude épreuve aussi, car on en rencontre un certain nombre dans la vie et de fort pitoyables. Laissons-les alors patauger dans leur chagrin et leur pitié.

Un jour, peut-être, faudra-t-il mettre des mots, beaucoup de mots pour rire et pour couvrir de ridicule, l’agitation subalterne et hypocrite de cette engeance. C’est dur et triste aussi de commencer la première chronique énervée du Ramadan par un sujet aussi peu raccord avec une période, dit-on haut et fort, propice à la compassion et à la miséricorde. En plus d’autres vertus dont on ne saura rien dans ce bas-monde. Sauf pour les plus clairvoyants, et encore…

C’est fou ce que certains jeûneurs deviennent moralisateurs lorsque le ventre crie faim, alors que d’autres versent dans la fausse piété, voire dans une forme de poésie involontaire. Et c’est ainsi que Prévert retrouve toute sa fraîcheur, son authenticité et sa simplicité avec son célèbre œuf dur : «Qu’il est dur le bruit d’un œuf dur que l’on casse sur un comptoir d’étain». On a tous les jours l’illustration de ces postures dès l’entame de Ramadan. On vous épargnera le marronnier de ce mois qui revient toujours à l’identique depuis des siècles.

Avec, toutefois, une petite différence par rapport au calendrier solaire qui le place, cette année, à cheval entre la fin de la saison estivale et la rentrée. Quelle rentrée ? On se le demande. On a tout dit, ou presque, sur le paradoxe d’un mois dédié à l’abstinence et transformé en période de ripailles. Lorsque la foi est raccordée au tube digestif, toute la mystique du jeûne se décline en boustifaille. Ce matin sur une radio, on a appelé en urgence un toubib présenté comme un spécialiste dans les bobos gastriques.

Que faut-il manger pour la rupture du jeûne, lui demande l’animatrice, après moult «hamdou lillah oua Ramadane karim»? Comme si le gastro de service avait le choix. Elle l’a quand même prévenu que l’on n’allait pas changer la tradition culinaire en vigueur pour faire plaisir à la médecine. Non, mais… ! Le gastro, prudent et gêné aux entournures, s’est laissé aller à des conseils aussi vagues que concis qui ne mangent pas de pain, si l’on ose dire : consommer légumes et fruits, pas trop de sucre, pas de gras, ni de m’loui et autres baghrir, préférer un potage à l’inévitable harira…

L’animatrice sort carrément de sa réserve déontologique et de ses gonds par la même occasion et met fin aux principes de précaution du toubib par une apostrophe énervée en rimes, bref un petit poème radiophonique: «Ewa machi f’tour hada assi ddouktour» (ce n’est plus un f’tour mon bon douctour).

Le gastro a remballé ses conseils, lesquels, c’est bien connu, ne font du bien qu’à ceux qui les donnent. Plus tard, peu avant l’heure de la délivrance, quelque part entre Casa et Rabat, dans un moyen de transport en commun, quelque chose comme un train. Une grande partie des usagers, complètement usée par une journée longue comme un jour sans pain et sans eau par une température qui frise les trente degrés, s’en retourne au bercail. La tendance cette année est aux Coran de poche reliés. Reliure rustique chez les hommes, colorée et déclinée dans des tons pastel chez les femmes.

Collection été-automne, peut-être. Le must étant celui arboré par quelques dames propres sur elles et consistant en un coffret, ma foi, tout cuir, dont l’écrin contient un petit Coran enveloppé dans une étoffe de couleur verte. Si après cela on ne gagne pas sa petite place au paradis, c’est qu’il n’y a pas de justice…. Mais les places dans ce train chargé de tant de piété sont aussi occupées par les dormeurs au long cours.

La bouche ouverte laissant couler un petit filet de bave aux commissures, ils accompagnent de leurs ronflements le grondement du train qui roule à tombeau ouvert vers la soupe vespérale. Et quand passe le contrôleur, il a du mal à réveiller quelques individus au sommeil quasi comateux. Il ne faut jamais réveiller un jeûneur qui dort. Le contrôleur, lui aussi harassé par une rude et longue journée à faire des petits trous dans les billets, l’apprend à ses dépens.

Le dormeur engueule le contrôleur lequel invective tous les autres dormeurs qui se réveillent comme un seul homme et prennent fait et cause pour leur confrère dans le sommeil. Un lecteur referme doucement son petit Coran et lance sentencieusement à la cantonade : «Siamoukoum batel !» (votre jeûne est nul et non avenu). Tout le monde se calme et se rendort.