Le dernier des grands

Ce sourire légendaire du chef palestinien s’est éteint à tout jamais. Mais les Palestiniens et tous ceux qui portent leur cause fichée au cœur ont cru au miracle. A une dernière facétie, à un dernier pied de nez de celui qui aura passé sa vie à tromper la mort.

L’homme au keffieh va remporter son dernier combat et ses ennemis n’y pourront rien. Bientôt, il sera cette icône qu’aucune balle ne pourra plus détruire, ce mythe qu’aucun mur ne pourra plus emprisonner. Dans le cœur de ce peuple dont il fut le porte-drapeau pendant des décennies, sa place n’est plus à faire. Vivant, il personnifiait sa lutte. Mort, il demeurera à tout jamais celui qui l’aura extirpé du néant dans lequel il fut précipité, lui aura redonné, à défaut de la terre, le nom dont on l’avait spolié. Grâce à lui, la Palestine a retrouvé son identité et la tragédie de son peuple rejaillit sur la marche du monde. Yasser Arafat sera-t-il plus grand mort que vivant ? Ses adversaires ont tout lieu de le craindre. L’émotion que sa disparition suscite chez les Palestiniens tout comme la fébrilité avec laquelle la nouvelle a été couverte par l’ensemble des médias internationaux montre à l’évidence que son fantôme se prépare à hanter durablement les nuits et les jours de ceux qui, de sa mort, s’étaient fait une obsession.
Le Président palestinien s’apprête à faire son entrée dans l’Histoire. Il le désirait ardemment. Son rêve suprême, celui de voir naître l’Etat palestinien, ne s’est pas réalisé, son ultime vœu, être enterré à Jérusalem sur l’Esplanade des mosquées, n’a guère de chances d’être exaucé mais demeurer éternel dans la mémoire de son peuple, cela personne ne pourra l’interdire. Sa plus grande crainte, notamment depuis qu’il s’était engagé sur le chemin ardu du compromis politique, fut de poser des actes susceptibles d’être retenus par l’Histoire comme faits de trahison. Mais résistant à toutes les formes de pression, Abou Amar demeura jusqu’au bout l’interprète sourcilleux de la volonté des siens. Jusqu’au bout, son destin resta lié à celui de son peuple. Cloîtré dans son réduit de Ramallah, il en a partagé l’enfermement et l’humiliation. En pointant sur lui ses chars et en le retenant prisonnier au milieu des gravats de son quartier général, Ariel Sharon espérait venir à bout de son image. Il n’aura réussi qu’à la grandir davantage, rendant même à son ennemi mortel l’inestimable service d’effacer l’opprobre dont une gestion discutable du pouvoir en tant que Président de l’Autorité palestinienne avait pu l’entacher. La vision, la dernière contre laquelle, tout occupant qu’il soit, il ne peut rien, restera celle de ce large sourire dans ce visage émacié, et ces baisers envoyés à profusion à la foule agglutinée des fidèles, et cette main levée en V de la victoire d’un combattant qui, à aucun moment, ne jeta le gant.
Ce sourire légendaire du chef palestinien s’est éteint à tout jamais. Mais les Palestiniens et tous ceux qui portent leur cause fichée au cœur ont cru au miracle. A une dernière facétie, à un dernier pied de nez de celui qui aura passé sa vie à tromper la mort. Et si, alors qu’on tentait de résoudre le casse-tête de ses funérailles et qu’on se déchirait en sourdine sur sa succession, le «Vieux» s’était amusé une dernière fois à ressusciter ? Cette «baraka» qui a toujours fait dévier les balles des tueurs l’a sorti indemne du siège de Beyrouth, du crash de son hélicoptère dans le désert libyen et de tant d’autres situations impossibles, on aurait voulu qu’une toute dernière fois, elle fonctionne. Comme un ultime signe du caractère irréductible de la résistance palestinienne.
Yasser Arafat est décédé, mais le combat des Palestiniens ne s’arrêtera pas. Ils seront pour longtemps orphelins, et nous avec eux. Avec la mort du leader palestinien, disparaît la dernière grande figure du monde arabe. Celle d’un homme qui, d’une main, sut porter le fusil du révolutionnaire et de l’autre tendre le rameau d’olivier. Celle d’un combattant qui voulut, même s’il y échoua, faire «la paix des braves». Celle d’un dirigeant qui, même s’il ne fut pas un exemple de démocratie, ne se désolidarisa jamais de son peuple. Aux jeunes Arabes et aux jeunes musulmans, quel unique «modèle» va-t-il rester ? Ben Laden ? C’est à cette effrayante perspective que nous expose la sortie de champ de l’homme au keffieh qui, dans les pires moments, persista à sourire