Le degré zéro de la politique

La politique dépérit et glisse vers un monde clos, celui de l’infra-politique où le souci du bien commun n’a plus grande pertinence. Même les partis d’opposition ne parviennent pas à  forger une alternative crédible.

Finances publiques, compétitivité, emplois…. Tous les indicateurs sont dans le rouge. Pourtant ceux qui nous gouvernent aujourd’hui semblent avoir d’autres priorités que le bien-être des Marocains.  Lorsque le gouvernement actuel est arrivé à la gestion des affaires, il a affiché non seulement la volonté d’ancrer son action dans le solennel et le durable, mais aussi de donner corps à une action réformatrice. Or, tout se passe comme si l’agenda politique est au service du court terme. L’idée d’urgence qui accompagne l’action exécutive depuis son arrivée donne surtout l’impression d’un colmatage de brèches, avant que puissent être éventuellement envisagées des réformes de fond. A première vue, la succession de propositions de réformes s’apparente à des effets d’annonce, donne l’impression d’une volonté politique qui s’exprime constamment dans le discours, et non dans l’action. Cela semble contraster avec l’idée d’un changement structurel, qui nécessiterait de grandes réformes que l’on ne pourrait juger que sur la durée.

L’action politique, tiraillée entre conjoncture et structure, est aujourd’hui mise face à ce grand écart par la communication du gouvernement, plus particulièrement celle du chef du gouvernement. Peut-être faut-il y voir là une volonté, par une présence en continu dans la machine médiatique, de posséder le temps de l’information et ne pas laisser le public (les citoyens) dans une posture d’attente, mais de réception permanente. Mais, à rester trop longtemps sur ce registre, le citoyen finira par se convaincre que la communication politique à laquelle il a droit dans les prestations au Parlement ou par organes de presse interposés ne sert que d’amuse-gueule. 

L’impéritie s’insinue à tous les étages de l’Exécutif et les louvoiements, les ronds de jambes et les interminables litanies des uns et des autres ne dissimulent pas l’incapacité de la majorité à enclencher l’impératif programme de réformes économiques, sociales et institutionnelles. Nous sommes dans une phase où il faudrait asseoir la nouvelle Constitution sur de bons rails. Situation d’une extrême importance, pas seulement pour la période actuelle mais pour l’avenir. On réclamait une monarchie moins exécutive, pour faire l’apprentissage d’une avancée vers une monarchie parlementaire et voici qu’un des premiers partis de la coalition gouvernementale appelle à un arbitrage royal sur des différends entre composantes de la coalition gouvernementale. Différends dites-vous ? Sur quoi au fait ?  Les affrontements entre le PJD et l’Istiqlal sont dramatisés comme confrontations entre des choix de société. Mais, à suivre les discours médiatiques du nouveau leader de l’Istiqlal on n’y voit aucune référence à un programme, une alternative crédible. Il s’agit surtout de donner l’impression que quelque chose va se passer. Les dénonciations de l’Exécutif, les appels en faveur d’un changement ministériel portent en réalité moins sur les orientations et choix de la politique gouvernementale que sur le rééquilibrage de la coalition, le changement  de personnes. Il n’est pas exagéré d’affirmer que le champ du débat politique est en régression. Il n’y a de place qu’à l’injure et l’invective. Les controverses ne portent pas sur des enjeux d’intérêt général, mais sur des substituts ou des enjeux partisans en perspective des futures élections communales et législatives. L’immobilisme relatif des débats politiques de fond est recouvert par un discours pseudo-volontariste qui parcourt beaucoup de thématiques sensibles sans s’y attarder profondément et propose des solutions d’une efficacité douteuse. Les dissensions au sein  de la coalition gouvernementale a quelque chose de pervers. La part de fiction, de spectacle ne fait que croître.

Le Maroc n’a pas besoin d’un gouvernement tiraillé par des conflits internes ni même d’une coalition qui ne ferait qu’expédier les affaires courantes. Il a besoin d’un gouvernement qui incarne un projet. Le problème réside dans le fait que l’actuelle coalition ne porte pas de projet, ne trace pas de perspectives, ne dégage pas d’énergie.  La politique dépérit et glisse vers un monde clos, celui de l’infra-politique où le souci du bien commun n’a plus grande pertinence. Même les partis d’opposition ne parviennent pas à forger une alternative crédible. Ils survivent, ils sont atteints de langueur. Les relations entre les dirigeants, les militants, les adhérents et les sympathisants se distendent en leur sein et ils ont de plus en plus de mal à se présenter comme investis de missions de transformation de la société. En fait, ils diffusent de moins en moins des «visions de l’avenir» ou des programmes alternatifs fortement élaborés. La politique perd de sa lisibilité pour les citoyens. Le politique  devient en effet trop rempli de messages sans portée pour pouvoir être perçu comme un lieu où séjourner, où régler en commun des problèmes essentiels, où multiplier les échanges (seraient-ils conflictuels).

Lorsqu’on reste dans un cadre aussi étriqué, il n’y a évidemment plus de perspective politique digne de ce nom. Les politiques mises en œuvre changent moins que les discours et les simulacres d’action qui accompagnent ces discours et leurs mises en scène. Le changement, bien qu’il soit dans les bouches de toute la classe politique, n’a pas de contenu concret. On est dans le domaine de ce que l’on appelle la «démocratie d’opinion», où les appareils politiques cherchent à capter des mouvements d’humeur, des réactions de rejet contre tel ou tel parti pour renégocier une nouvelle position dans la coalition gouvernementale, ou se mettre de nouveau en selle.