Le chroniqueur du temps qui presse

«cette chronique ne parlera de rien. parce que je n’ai pas le temps de penser. on ne pense pas sans avoir du temps. a moins d’avoir l’esprit très vif comme le rat, ou les chansonniers»

Dans un abécédaire publié l’année dernière par le «Cercle des lecteurs de Vialatte» qui puise dans les écrits de l’écrivain Alexandre Vialatte, à la lettre «E» comme escargot on peut lire ceci : «La science ne cesse de s’enrichir par des mensurations précises. On a enfin déterminé la vitesse moyenne de l’escargot : elle est de 1,609 mètre à l’heure (parfois même de 1,610). On voit par là qu’elle est bien inférieure à celle de l’aigle, de la carpe et du Chinois de la Chine du Nord. Mais l’escargot peut également aller moins vite. En revanche, il ne recule jamais. Ce qui l’apparente au chasseur alpin». 

A lire cet extrait, on se rend compte que la littérature selon Vialatte peut tout embrasser : du plus futile au plus sérieux. Un sérieux qu’il ne met en avant ou ne s’y risque que pour en tirer matière à rire et à réfléchir, mais à rire intelligemment car la dérision est ici hissée au rang d’art. L’originalité de l’œuvre de Vialatte saute du premier coup aux yeux du lecteur car elle est frappée au coin de cette singularité qui s’écarte des modes littéraires, nombreuses et versatiles, de son époque (il né en 1901 et décédé en 1971). C’est sans doute pour cette raison que son œuvre a été publiée après sa mort ; chose très rare pour les romans et les nouvelles, sachant que ce sont souvent les correspondances d’écrivains de son acabit qui le sont à titre posthume. Cet écrivain auvergnat est aussi et plus souvent connu chez les spécialistes par ses traductions de l’allemand d’écrivain aussi prestigieux que Kafka, Goethe Thomas Mann, Nietzsche ou Brecht. Mais ce que Vialatte a le plus cultivé c’est l’art de la chronique. D’abord dans un certain nombre de titres parisiens, dont Marie-Claire, mais c’est à un quotidien régional de l’Auvergne, La Montagne, qu’il va demeurer fidèle dix-huit ans durant en publiant chaque semaine une chronique où il s’exprime librement, parle de tout et de rien, sauf de la politique. En relisant un gros recueil rassemblant les chroniques de La Montagne courant sur près de dix ans, de 1962 à 1971 (Robert Laffont. Bouquin), on peur dire que Vialatte a inventé véritablement l’art de la chronique. L’ensemble de ses chroniques hebdomadaires est une œuvre aussi littéraire que journalistique constituée de 900 textes d’une grande qualité. L’humour dénué de tout sarcasme superflu et la dérision dans la justesse du propos et le style fin qui la caractérisent affluent dans ces textes. Dès l’incipit de cette chronique de l’année 1962, Vialatte parle du temps qu’il fait (il entame souvent et à dessein son propos par la pluie et le beau temps) : «Le ciel est gris, les nouvelles sont mauvaises. Parlons grammaire pour nous distraire un peu. Je croyais que ce sujet n’intéressait personne. Quelle erreur ! On n’imagine pas le nombre de fanatiques, de rêveurs, d’esprits distingués, qui se passionnent pour le point virgule, le futur antérieur, le participe présent et l’illogique pluriel des noms à trait d’union…» Dans une autre chronique intitulée Chronique du rien et du presque rien, il annonce d’emblée : «Cette chronique ne parlera de rien. Parce que je n’ai pas le temps de penser. On ne pense pas sans avoir du temps. A moins d’avoir l’esprit très vif comme le rat, ou les chansonniers». Et d’expliquer à sa manière et au détour de longues digressions pourquoi il a donné l’exemple du rat et des chansonniers. Au final, on n’est pas obligé de croire à ses explications, mais on n’en prend pas moins plaisir à lire leur argumentaire. Et en tout état de cause, on aura été prévenu que la chronique allait nous parler de rien. Tel est le Vialatte chroniqueur, lequel n’est guerre différent du romancier et du nouvelliste. Chroniqueur de l’éphémère, Vialatte se saisit du temps qui passe, puis du mot qui trace le chemin qui mène à une phrase pleine de sens et chargée du plaisir de lire ou de celui de sourire. Ainsi, le début de cette chronique du 29 octobre 1967 intitulée S’appeler Napoléon : «L’idée de s’appeler Napoléon ne pouvait venir qu’à un homme d’exception. Elle le vouait au ridicule ou à la gloire. Ce fut la gloire. Et c’est pourquoi sa vie se raconte encore en douze assiettes chez les antiquaires de la rue Jacob».  

Ainsi donc, Vialatte est le roi de la chronique dans tous ses états. Elles sont pleines de finesse mais aussi d’érudition. Certains passages sont de parfaits aphorismes qui prétendent moins à la sagesse qu’à la délectation de leur trait d’esprit. Et s’il y a des incipits qui commencent souvent par le temps qu’il fait, il demeure une raison mystérieuse qui fait que toutes les chroniques se terminent par cette même formule : «Et c’est ainsi qu’Allah est grand». Pourquoi ? Mystère et boule de gomme arabique. Mais avouez qu’aujourd’hui, et par ces temps suspicieux chez les uns et trop ouvertement religieux chez d’autres, un tel tic de langage dans une chronique serait pour le moins sujet d’étonnement, voire plus si affinités ou malentendu.