Le chat du bouquiniste

Le livre dont vous avez besoin se trouve juste à côté de celui que vous cherchez.

Ce constat, sous forme de conseil, fait par l’historien de l’art Aby Warburg, pourrait servir d’exemple éloquent à la fameuse théorie de la sérendipité : l’art ou la faculté de trouver par hasard autre chose, d’encore plus important ou utile, que ce qu’on cherchait au départ. De nombreuses découvertes scientifiques ont été faites par hasard, de Gutenberg à Pasteur, en passant par Colomb ou Galilée. D’autres théoriciens trouvent que ces découvertes voisines et hasardeuses obéissent à ce que l’un d’eux appelle la «loi du bon voisin». Joli nom de loi, en effet, tant le bon voisin par les temps qui courent est, déplore-ton, assez rare. Mais quel meilleur endroit pour trouver un livre que l’on ne cherchait pas, sinon chez un bouquiniste ? Dans une librairie classique, ou dans une bibliothèque publique, il n’y aurait guère de surprise car les ouvrages sont alignés dans des rayons au-dessus desquels on a déjà signalé leur genre, leur catégorie et parfois le nom de leurs auteurs, qui plus est, par ordre alphabétique.

Si, chez nous, les bouquinistes se raréfient, sans que les librairies et les bibliothèques ne se multiplient, il reste encore, à Rabat notamment, la bouquinerie de Abdallah, sur la rue Challah, qui continue de résister par ces temps d’inculture rampante. Ce matin, en entrant dans la bouquinerie encombrée de livres et traversée par un bout de soleil hivernal, l’attention est attirée par la présence d’un carton en dessous d’un bac garni d’ouvrages plus ou moins jaunis par le temps. Peut-être s’agit-il d’un nouvel arrivage dont le contenu n’est pas encore répertorié. En général, c’est dans ces cartons à moitié déballés que l’on trouve parfois des surprises ou de vieux livres de poche des années 60 aux couvertures écornées et illustrées par des reproductions de peintures plus ou moins célèbres. Ils dégagent une odeur particulière, mélange de papier moisi et de vieille encre sèche,qui titille la mémoire olfactive de certains lecteurs au long cours.

Mais ce jour-là, le fruit de la sérendipité ne fut pas un livre rare. En essayant de retirer du carton un ouvrage dont le titre était à moitié visible, voilà qu’apparurent deux yeux perçants dont les pupilles scintillantes tournèrent à un rouge vif. Un chat à la robe d’un blanc immaculé était lové au-dessus d’un tas de livres. Il sembla effrayé parla main intruse, d’où le rouge sanguin de ses pupilles dilatées. Et comme l’on sait, les chats n’aiment pas qu’on les regarde dans les yeux ; les connaisseurs précisent même qu’ils prennent cela pour un manque de courtoisie envers eux. Mieux vaut cligner des yeux en cas d’un face-à-face avec l’un d’eux. Peut-être vous répondront-ils, en retour,par un même clignement.

Ce matin là, la communication avec le félin du bouquiniste ne s’engagea pas dans ces échanges de politesse oculaires. Elle le sera avec le jeune homme qui l’avait recueilli il y a quelque temps déjà. Adopté par Nabil, l’assistant du bouquiniste, qui lui voue une attention et une affection rares, depuis qu’il lui a été offert par une dame, cliente de la bouquinerie, avec deux autres chats de la même portée : deux mâles et une femelle dont les deux premiers ont été baptisés, respectivement, César et Oscar. La femelle, elle, ne portait pas de nom mais a été adoptée par une famille du quartier qui va, plus tard, s’expatrier au Canada. Un destin de chat. Le bouquiniste ne gardera finalement que César qui sera débaptisé puis renommé M’3izou. Ce diminutif affectueux de ma3za, chèvre, lui restera collé au pelage depuis ce jour où il a été surpris en train de manger de l’herbe.La présence impériale de M’3izou,ex-César, ne passe pas inaperçue même lorsqu’il reste lové dans un carton de livres. Il sait qu’il y a certainement pleins d’ouvrages autour de lui dont les auteurs ont pour amis des chats, car ce félin est un bon compagnon de la gente littéraire.

L’écrivain Aldous Huxley, disait d’ailleurs:«Si vous voulez être écrivain, ayez un chat !» En effet, ce félin est souvent un «auxiliaire» indispensable dans la vie et l’œuvre de nombreux hommes et femmes de lettres. De très beaux textes leur ont été dédiés et il en a inspiré de bien célèbres à des romanciers comme Zola, Colette et bien d’autres.Mais le chat, semble-t-il, a peu inspiré les auteurs dans le monde arabe. Cependant, on peut citer ce joli titre du romancier marocain Youssef Fadel :«Un joli chat blanc marche derrière moi»,traduit en français chez Actes Sud.Rendant hommage au chat, Michel Tournier a écrit dans «Célébrations»:«Sa présence affectueuse mais intermittente, ses disparitions énigmatiques suivies de ses apparitions mystérieuses, la faculté qu’il a de pouvoir marcher parmi les livreset les encriers sans rien déranger, tout cela en fait le compagnon idéal de l’écrivain.Baudelaire l’a écrit mieux que personne».Et lorsqu’on est chat chez Baudelaire,on n’est pas n’importe quel chat. Il en va de même lorsqu’on est chat chez le bouquiniste de la rue Challah.