Le bonheur et son double

s’il est un sentiment dont
les poètes savent décrire l’absence, la quête impossible et son long cheminement c’est bien celui du bonheur.
Ils s’y prennent autrement que les anthropologues
et les ethnologues,
l’évoquent par d’autres mots
et en d’autres images,
métaphores ou paroles.

«Le bonheur, disait Alexandre Vialatte, date de la plus haute Antiquité. Il est quand même tout neuf car il a peu servi.» C’est bien entendu une formule plaisante comme les aimait bien Vialatte.  Mais plus que la datation du bonheur, c’est l’étude même de ce concept qui n’a jamais été étudiée. Ni les sciences humaines et sociales, ni une toute autre discipline ne l’ont mis à l’étude. Seuls les malheurs ont été pris en charge : travail et chômage, pauvreté, émigration, violence urbaine, mort et rites funéraires… Aujourd’hui c’est chose faite, depuis que la revue Ethnologie de la France a publié dans son numéro 23 une étude justement et  joliment intitulée «Ethnologie des gens heureux » (Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, sous la direction de Olivier Warthelet). Présentant cette livraison de la revue, le quotidien français Libération (2/4/09) a interrogé  l’anthropologue Albert Piette sur cette absence du bonheur dans les études des sciences sociales. «Il y a, répond-il, une sorte d’habitude qui les oriente vers l’actualité, les faits saillants (délinquance, pauvreté, chômage, immigration…) par opposition à la tranquillité de fond de l’être humain. Max Weber parle lui-même de l’actualité comme critère sociologique». Si l’anthropologue a choisi ce joli  vocable qu’est la «tranquillité» pour qualifier le sentiment de bonheur, c’est que rien n’est simple et encore moins la notion de bonheur. Il y a aussi, soutient-il, des bonheurs «intranquilles» comme «le travail de création, de construction, d’invention, la recherche de nouveaux repères». Bref, comme dirait l’autre sur un ton plus trivial et prosaïque, on n’est jamais tranquille. Plus poétique maintenant, comment ne pas penser à l’ouvrage du grand poète portugais Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité ?  Il est vrai que s’il est un sentiment dont les poètes savent décrire l’absence, la quête impossible et son long cheminement c’est bien celui du  bonheur. Ils s’y prennent autrement que les anthropologues et les ethnologues, l’évoquent par d’autres mots et  en d’autres images,  métaphores ou paroles. «Le double état de la parole, brut ou immédiat ici, là essentiel», écrit Mallarmé dans «Crise de vers».  Il est à craindre que  les chercheurs qui se sont penchés sur le concept du bonheur pour l’étudier et l’inscrire dans un corpus ne le transforment en cet état de la parole,  «brut ou immédiat», évoqué par Mallarmé. Car déjà le terme concept  se pose comme un oxymore et s’oppose à cet indescriptible et indicible sentiment de tranquillité et d’apaisement. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas étudier ce sentiment de  bonheur dont on ne parle qu’en creux et qui n’est jamais celui que l’on croit. «Etre heureux, c’est être tel autre/ Et cet autre n’est pas heureux/Car il pense au fond de lui-même, /Non au fond de qui j’ai voulu» (Obra poetica de Fernando Pessoa). Autre constat, mais heureux cette fois-ci, dans les études anthropologiques et ethnologiques et même dans le cas du bonheur, c’est l’appel aux  peuplades primitives pour remonter le temps et revenir pour faire le lien avec  l’homme dit moderne. C’est le cas de cette étude menée par l’anthropologue Monique Jeudy-Ballini  qui a travaillé sur les Sulka de Papouasie de la Nouvelle-Guinée. A la question – posée par Nathalie Levisalles du supplément littéraire de  Libération – de savoir si les causes de bonheur sont universelles, elle répond : «Nous ressentons tous du bonheur à satisfaire notre faim, à voir naître des enfants, à guérir des maladies. Mais même dans l’universel, il y a des différences. Il existe en Nouvelle-Guinée une société où  on ne doit pas manger à sa faim, on jette la nourriture. Plus on jette, et plus on prouve sa sociabilité, sa capacité à se contrôler». C’est bon à savoir, comme disait un type sérieux et imperméable à l’humour  après avoir écouté une bonne blague. Mais après toute cette science, on n’est pas plus avancé sur ce qu’est le bonheur. «Les hommes seraient plus heureux, disait Jacques Chardonne, si on leur parlait moins du bonheur». Pas si sûr, car ils ne sont pas plus heureux  aujourd’hui, alors que les médias ne leur parlent que de malheurs, de crise, de guerres et de conflits.  Mais en définitive, peut-être qu’en matière d’émotions et de sentiments,  faut-il plutôt écouter  les poètes  que les chercheurs même si les premiers n’ont pas toujours du bonheur l’idée que l’on s’en fait, ni ne mettent les mots dont on  use pour en parler.
Un peu comme Rimbaud dans «Le Bateau ivre» dont cet extrait pour conclure et pour le plaisir : «Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes /Et les ressacs et les courants : je sais les soirs, / L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes, /Et j’ai vu quelque fois ce que l’homme a cru voir !».