Le besoin d’utopie

Des jeunes, de 18 à  22 ans, moins parfois, sont l’objet d’un endoctrinement qui les fait partir du jour au lendemain vers un pays étranger pour un combat qui n’est pas le leur. Ils seraient plus de 16 000 de 80 nations différentes à  être allés grossir les rangs de daech

L’association «Marocains Pluriels» a choisi de consacrer son dernier «Café Politis» 2014  au thème de l’engagement. A Essaouira où elle a délocalisé son édition pour l’occasion, des «Grands témoins» ont été invités à débattre de cette problématique avec les jeunes Souiris. Ce thème est d’une actualité brûlante quand on pense aux milliers de jeunes qui, de partout à travers le monde, rejoignent les rangs des djihadistes. Qu’elles soient du nord ou du sud, nos sociétés sont sous le choc de ces départs, orchestrés à distance par l’organisation Etat islamique. Des jeunes, de 18 à 22 ans, moins parfois, sont l’objet d’un endoctrinement qui les fait partir du jour au lendemain vers un pays étranger pour un combat qui n’est pas le leur. Ils seraient plus de 16000 de 80 nations différentes à être allés grossir les rangs de l’EI. Estimé à 1000 personnes par mois, le flot ne se tarit pas malgré la coalition internationale montée contre l’organisation djihadiste. Un parallèle historique peut  être fait avec ces autres départs, survenus en 1936, lors de la guerre d’Espagne. Là-aussi, ils furent des dizaines de milliers de volontaires (entre 32 000 et 35000), originaires de 53 pays différents, à partir étoffer les rangs républicains pour combattre les troupes nationalistes du général Franco. Si, sur le plan idéologique, ces jeunes combattants pour le djihad n’ont rien en commun avec les brigades internationales antifascistes, un même moteur les anime: celui de l’engagement en faveur d’une cause pour laquelle ils sont prêts à mourir.
Ce phénomène des combattants étrangers djihadistes survient alors que, sur la jeunesse actuelle, un discours récurrent stigmatise sa supposée inappétence pour l’engagement politique. Les partis traditionnels échouant de plus en plus à éveiller les vocations, les jeunes d’aujourd’hui sont perçus comme matérialistes, individualistes et sans idéaux. Or voilà que ces mêmes jeunes, des endoctrineurs à distance se révèlent capables de les attirer dans leurs filets. C’est en Occident que le phénomène est le plus interpelant. On y voit des profils peu prédisposés a priori à un tel basculement, tomber dans l’escarcelle des djihadistes. Des gamines de 15 ans, appartenant à des familles moyennes non musulmanes, des jeunes jouissant d’une apparente bonne insertion sociale, des personnes décrites comme tranquilles et modérées … Les enrôlés étrangers pour la Syrie retiennent l’attention des spécialistes par leur extrême jeunesse (18/22 ans) et la diversité de leurs profils. Que nous dit tout cela? Derrière ces engagements a priori incompréhensibles, qu’est-ce qui se fait entendre sinon le besoin de sens? Le sens que l’on donne à sa vie. L’engagement, qu’il soit politique ou autre, ne vise rien d’autre qu’à être ce moteur qui permet d’aller de l’avant. De se dessiner un cap. Or la société actuelle, justement par le matérialisme et l’individualisme qui la caractérisent, est habitée par le sentiment du vide. Avec la chute du mur de Berlin, on a assisté à ce que l’on nomme la fin des utopies. A la fin de l’histoire, écrira-t-on aussi. Or, quoique l’on en dise, on a besoin d’utopie pour vivre. De rêves pour transcender le réel et donner la force d’en supporter l’amertume. A défaut d’une raison de vivre, les djihadistes offrent à leurs recrues une raison de mourir. Dans la zone même des combats, des facteurs objectifs (éclatement de l’Irak et guerre contre Assad) conduisent Syriens et Irakiens à rejoindre les troupes d’Al Baghdadi. On ne peut pas en dire autant des combattants étrangers. Dans le cas de la guerre civile en Espagne en 1936, les brigadistes étaient portés par un idéal de liberté et la volonté de défendre la démocratie. Là, si au début de la guerre civile syrienne, l’engagement pouvait paraître noble (se porter au secours des enfants syriens massacrés par Assad), aujourd’hui, on a du mal à comprendre comment la violence effroyable mise en scène par les djihadistes participe de la fascination qu’ils exercent sur les esprits. Déshumanisation, haine de l’autre, apologie de la violence et de la mort, le djihadisme n’est autre qu’un nouveau fascisme. Et le symptôme des dérives d’une société obnubilée par la réussite matérielle et le profit. Pour combattre ce mal mortel, alors oui, l’engagement est plus que jamais d’actualité. Mais l’engagement en faveur des valeurs qui font l’homme. Il nous appartient aujourd’hui de dessiner les contours d’une nouvelle utopie qui redonnerait foi en l’humain. Un beau projet pour 2015 !