L’art de la conjoncture ou comment se tromper intelligemment

Comme la médecine, la conjoncture est un art plus qu’une science. Cela ne devrait pas empêcher les économistes de toujours remettre leur ouvrage sur le métier, de tenter de synthétiser les informations issues des multiples indicateurs disponibles et de compléter l’observation des variables économiques par une analyse fine des enchaînements du cycle de l’activité.

La prévision a pris une ampleur considérable dans le discours sur l’état de la machine économique. Logique : la crise et le retour de variations plus cycliques de l’activité ont renforcé l’incertitude et son pendant, le besoin d’y voir un peu plus clair. Le hic, c’est que la prévision économique est loin d’être une science exacte.

Régulièrement, les experts se trompent. Rien d’étonnant, car les grandeurs économiques ne varient pas selon des règles fixes et prévisibles comme le font les lois physiques. Et la connaissance de la réalité laisse à désirer, rendant toujours incertaines les hypothèses de base des modèles. De bonnes prévisions seraient pourtant bien utiles. Pour les entreprises, la prévision macroéconomique permet d’anticiper ce que sera l’état futur de leurs marchés, même si leurs stratégies sont d’abord liées à l’évolution fine de leur secteur et de leur carnet de commandes.

En revanche, les données globales ont une importance majeure pour l’Etat. Plus globalement, savoir à l’avance comment va évoluer l’état de l’économie est une donnée fondamentale pour le pilote de la politique économique afin d’adapter son comportement aux variations de l’activité. Force est de constater qu’il lui faut être particulièrement doué : il navigue en plein brouillard. Non seulement il ne sait pas bien où il va, mais il ne sait guère plus où il est. Dit autrement, la connaissance du présent et du passé récent repose, tout comme la prévision, sur des extrapolations construites à partir de données partielles.

C’est vrai, nous ne savons jamais précisément où nous en sommes, mais l’important n’est pas tant d’apprécier le niveau présent de l’activité que sa variation future.
Si les chiffres publiés par les organismes de conjoncture sont largement commentés, on discute beaucoup moins souvent des méthodes et indicateurs qu’ils utilisent. Comment font-ils pour prévoir l’avenir ? Que trouve-t-on dans la cuisine des experts qui analysent la conjoncture économique marocaine ? Pas d’instruments miracles mais des outils imparfaits qui donnent des résultats incertains et qui ne prennent leur sens qu’au vu des analyses économiques sous-jacentes.

Dans les pays où la prévision est reconnue, des indicateurs avancés de la conjoncture économique ont été construits, afin de synthétiser l’ensemble de l’information économique et prévoir les retournements.

Ces indicateurs rassemblent une multitude de données, des mises en chantier de logements à l’évolution du marché du travail en passant par le prix des actions. L’une des composantes de ces indicateurs avancés sont les courbes des rendements qui varient suivant l’écart entre les taux d’intérêt à long terme et ceux de court terme. L’observation de la courbe des taux aux Etats-Unis a permis d’annoncer, avec six à huit trimestres d’avance, les récessions qui ont eu lieu depuis la
Seconde Guerre mondiale. Mais ce n’est tout de même pas la boule de cristal : l’indicateur avancé demeure un précurseur fidèle des retournements, mais pas de leur intensité.

Pourquoi ne dispose-t-on pas d’un tel indicateur au Maroc ? Dans quelle mesure serait-il prédictif de l’activité économique marocaine ? On ne le sait pas parce qu’on n’en dispose pas. Faute de pouvoir se servir de cet indicateur, les prévisionnistes donnent une large place aux enquêtes de conjoncture auprès des chefs d’entreprises, réalisées mensuellement par la direction de la Statistique ou Bank Al Maghrib.

A chaque fois, les questions posées portent sur l’appréciation du passé et du présent et sur les perspectives d’avenir. Ces organismes mesurent des soldes d’opinion pour apprécier un changement conjoncturel. Mais on a beaucoup de mal à y distinguer des retournements quelques mois à l’avance. En clair, ce n’est pas, là non plus, l’indicateur miracle.

Comme la courbe des taux, les soldes d’opinion ne disent pas grand-chose sur l’ampleur du retournement. La prévision à court terme demeure donc plus que jamais incertaine et difficile. Pourtant, elle constitue un outil indispensable pour se forger un jugement si on utilise les informations données avec précaution.

Comme la médecine, la conjoncture est un art plus qu’une science. Cela ne devrait pas empêcher les économistes de toujours remettre leur ouvrage sur le métier, de tenter de synthétiser les informations issues des multiples indicateurs disponibles et de compléter l’observation des variables économiques par une analyse fine des enchaînements du cycle de l’activité. La démarche devra être jugée sur ses résultats. Nous sommes à un moment où les pilotes de la politique économique ont le plus besoin d’eux.