La vocation inexplorée du Maroc

Aussi bien l’histoire que la géographie militent pour un rôle du Maroc comme carrefour d’échanges et de dialogue entre Islam et Occident. Si nous voulons continuer à  être un acteur dans l’échiquier mondial, il faut envisager de s’y atteler sérieusement.

Le 14 septembre 1993, l’avion qui transportait les deux grands parrains des accords d’Oslo, Itshak Rabin et Shimon Peres, se posait à Rabat. Les deux chefs israéliens venaient de Washington après la signature des accords qui ont tenu le monde en haleine. Belle consécration pour le pays autant que pour son chef, feu Hassan II, qui a été le pionnier des contacts entre Arabes et Israéliens. Dans la foulée, le Maroc abrita le premier sommet économique sur le Moyen-Orient à Casablanca, en octobre 1994, qui devait donner un contenu réel à la paix. On pouvait rêver.
Mais les rêves d’Israël étaient ailleurs. Le journaliste et grand spécialiste du monde arabe Uri Uhud, qui avait interviewé feu Hassan II sur une chaîne israélienne, devait dire en novembre 1994 qu’Israël n’avait pas besoin du monde arabe, que le marché moyen-oriental est une chimère, qu’Israël se devait de resserrer ses liens avec un autre partenaire de la région : la Turquie. Ses propos semblaient saugrenus devant l’engouement prégnant. C’est lui qui avait raison… Le grand spécialiste qui nous serinait de belles paroles ne croyait pas en notre pays.
Le Maroc ? Ni suffisamment grand… ni suffisamment petit
Tel une peau de chagrin, le «rôle» du Maroc au Moyen-Orient ne cessait de rétrécir… Moins consulté, à peine informé, le Maroc était là pour la galerie… On s’en offusqua. Et puis, on s’y fit… Le jeu américain reposait sur les deux «géants» de la région : l’Arabie Saoudite et l’Egypte… Le Maroc n’était – ou n’est – ni suffisamment grand pour qu’on l’associe, ni suffisamment petit pour qu’on l’ignore… Quant à Israël, il devait faire face à sa propre réalité : la paix avec les Palestiniens n’est pas si populaire qu’on voudrait le croire et Rabin, le parrain de la paix, se fit tuer… Quant à Peres, l’autre champion, il bombarda des civils à Kana, au Liban, pour se donner l’image d’un homme de poigne. Un Sabra.
Il faut qu’on fasse le deuil d’un quelconque rôle au Moyen-Orient… C’est trop loin. C’est trop compliqué et l’issue est incertaine… Si nous avons été payés en monnaie de singe, c’est parce que le Maroc n’a pas une vocation arabe… Il a pourtant un rôle à jouer ailleurs. Un grand rôle. Il se doit, dans le contexte de l’après 11 septembre, d’être une terre de dialogue entre civilisations. Tout l’y prédispose. Un héritage historique remontant à bien avant l’Islam, mais là, il faut qu’on parle de toute l’Afrique du Nord, qui a donné à l’Occident de l’époque des figures de proue tels Arnobius, Apullée, Saint Augustin, Juba II, …
Resurgir par le lien entre religion, entre civilisations
Il faudra qu’on se réapproprie les grandes portes d’une pensée musulmane rationnelle et humaniste : je pense à Averroès bien sûr, mais aussi à Ibn Hazm dont on ne retient que son livre le Collier de la Colombe, alors qu’il est l’auteur d’un monumental corpus sur les religions et les sectes. Ce grand juriste fait montre d’un grand savoir des religions… Ne dit-on pas en arabe qu’on est l’ennemi de ce qu’on ignore. Par ricochet, le savoir est la voie vers la paix. Cette terre qui est la nôtre a donné de grands humanistes dans la lignée du Cheikh Al Akbar Ibn ‘Arabi, je citerai Abu Al Hassan Chadili, Ibn ‘Ajiba… N’est-ce pas un sujet de fierté que de savoir qu’Ibn Ata illah, le grand mystique égyptien qui a fait le bonheur des orientalistes, était le disciple d’Abu Al Hassan Chadili…
Voilà pour l’histoire… La géographie milite pour ce rôle… La proximité a ses raisons. Déjà, The Economist avait entrevu en 1994 l’indispensable nécessité (excusez le pléonasme) d’un dialogue entre Islam et Occident, qui doit se faire en Afrique du Nord. De ce dialogue dépendront les contours des relations du monde, prédisait le très sérieux The Economist. Mais force est de constater que le Maroc officiel, autant que l’officieux, n’a pas de stratégie en la matière… Ce devrait être le vecteur de notre diplomatie… Ce qui se fait se fait de manière épisodique, sporadique, intempestive et presque cacophonique… Rabat, capitale de la culture arabe ? En ces temps !
Le petit pays qui semble nourrir de grands desseins est en train de ravir la vocation du Maroc : la Jordanie. Ce n’est pas trop tard car le rôle dévolu à la Jordanie est celui d’un dialogue à l’américaine… Les puissants n’invoquent le dialogue que par euphémisme. En réalité, il s’agit d’un contrat d’adhésion.
La représentante de l’Occident et héritière des lumières est cette vieille Europe décriée… Un pays qui se cherche et qui émerge promet d’être la tête de pont de ce dialogue : l’Espagne. Il faut se rendre à l’évidence : la horde des agités que compte la France, qui trouvent complicité chez des responsables français, écorcheront l’image de la France autant que son rôle. La France agit-elle plus par fantasme que par stratégie, comme dirait l’éditorialiste américain Fareed Zakaria ? Des fois, on est acculé à le croire.