La psychose de la volaille

Un premier ministre qui se porte
au chevet d’une filière traumatisée
et qui montre l’exemple en consommant du poulet.
Un président de la République
qui vient à  la rescousse de l’industrie avicole. Cette réaction planétaire
à  la menace de la grippe aviaire
est porteuse d’un seul message :
ne pas céder à  la panique.
Elle a l’inconvénient d’attiser
la méfiance. Elle a l’avantage
de nous protéger.

Unpremier ministre qui se porte au chevet d’une filière traumatisée et qui montre l’exemple en consommant du poulet. Un président de la République qui vient à  la rescousse de l’industrie avicole française, à  l’occasion de sa traditionnelle visite au Salon de l’agriculture. L’appel au calme du Commissaire européen qui se refuse à  parler de «crise». Les communiqués de la FAO qui s’insurgent contre les pays qui interdisent arbitrairement l’importation de produits avicoles en provenance de pays non infectés. Cette réaction planétaire à  la menace de la grippe aviaire est porteuse d’un seul message : ne pas céder à  la panique. Elle a l’inconvénient d’attiser la méfiance. Elle a l’avantage de nous protéger.

Les politiques semblent avoir pris la mesure de la situation. Ils essaient de prendre de vitesse l’épizootie, après avoir tiré les leçons des chocs antérieurs. Hier, la filière bovine a vécu dans l’affolement la peur d’une extension de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB). Le précédent du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) est encore dans toutes les mémoires. L’épidémie a anémié la vie économique de l’empire du Milieu. Dans ces deux cas, la réponse des autorités à  l’épidémie s’est apparentée à  une longue série de dissimulations, de mensonges et de décisions extrêmement contestables. Aujourd’hui, les pouvoirs publics prennent, avec raison, des précautions, anticipent, mettent en place des plans. Les médias relaient l’information. Ces appels solennels s’élèvent contre les prémices de «panique» et réaffirment qu’il n’y a aucun danger à  consommer de la volaille et des oeufs.

Mais les aviculteurs craignent, à  juste titre, que la psychose empire. Chez nous, o๠la peur de la maladie est aussi forte que la confiance dans le système de santé publique est limitée, la consommation de poulet a sombré de plus de 50%. Les industriels, on les comprend, sonnent l’alarme : la peur des consommateurs, plus que l’épizootie elle-même, s’annonce tragique pour de nombreuses unités. Peur exagérée, rappelons-le, puisque la grippe aviaire, comme toutes les grippes, s’attrape par voie respiratoire et en aucun cas en mangeant du poulet rôti ! Tout dépendra de l’effort d’information qui sera fait pour protéger et rassurer. Le public a besoin d’une représentation exacte de la situation pour sortir du brouillard de l’ignorance. Toute information possède à  la fois une dimension cognitive et une dimension «accréditive». Si la connaissance de la première pose des questions techniques, la seconde soulève essentiellement des problèmes psychologiques. Qu’est-ce qui fait qu’une campagne, que ce soit d’information ou de sensibilisation, prend ou ne prend pas ? Sa crédibilité. Et le «récepteur» des messages est capable de réinterpréter ou refuser le message s’il ne correspond pas à  ses propres codes. Traduction pratique : n’importe quelle campagne d’information n’est pas certaine de réussir, même si elle dispose d’énormes moyens de diffusion. Mais, inversement, une telle campagne ne peut réussir que si elle s’appuie sur des attentes de ses «cibles», sur des modes de raisonnement fondés.

Si la psychose n’a aucune raison d’être, la menace de la grippe aviaire est là . La vague actuelle de propagation du virus est violente. L’arrivée du virus HRN1 au Maroc n’est pas fatale mais il y a des probabilités pour que le pays soit touché. Le «risque zéro» est un mirage. Un pays comme la Thaà¯lande est parvenu à  limiter considérablement la contamination de ses volailles par rapport à  d’autres pays moins stricts. Cela veut dire que les mesures de prévention existent et sont efficaces. Aux pouvoirs publics de les appliquer et d’impliquer la population dans leur prise en charge. Vache folle, OGM, clonage, grippe aviaire,… les risques naturels et scientifiques sont récurrents. Ils sont désormais au cÅ“ur du débat de société. Dans un monde complexe, o๠les succès remportés par l’homme dans la maà®trise de la nature semblent toujours prêts à  se retourner contre lui, les dirigeants politiques sont de plus en plus conduits à  prendre des décisions dans des domaines sensibles. Celles-ci ne peuvent avoir de l’effet qu’en associant, de la manière la plus large possible, la population