La poésie comme héritage

la poésie, au-delà  de ce qu’elle a toujours représenté, au-delà  de sa beauté et du plaisir de lire qu’elle procure, a d’abord une valeur hautement civilisatrice qui nous manque tant par ces temps troubles et obscurs

L’éducation est conservatrice par essence, selon Hannah Arendt, car elle fait entrer une jeune génération dans un monde plus vieux qu’elle. Tout ce qu’on apprend relève du passé, toute connaissance, tout savoir, a été connu et su par les hommes de temps révolus. Comment dès lors, apprendre à vivre le monde d’aujourd’hui auprès de gens morts il y a longtemps ? Tel est certainement la question et aussi le paradoxe de tout héritage laissé sans avoir désigné les héritiers. Dans la préface de son ouvrage, La crise de la culture, Hannah Arendt cite d’emblée cet aphorisme de René Char: «Notre héritage n’a été précédé d’aucun testament».

En moins de dix mots le poète a résumé le propos sans donner la moindre explication savante, ni encore moins formulé de propositions concrètes. Ainsi sont les poètes lorsqu’en une formule lapidaire ils illuminent et éclairent d’une étincelle fulgurante toute la pensée souvent aride du philosophe. Telle est aussi la gloire des poètes. Mais qui les entend chanter ou déplorer les choses de la vie ? Qui les perçoit entre le déferlement des discours, le flot discontinu des informations et le flux et reflux incessant des idées derrière lesquelles se construisent des idéologies tonitruantes qui mènent les foules. Le poète est un cœur solitaire et un chasseur solidaire des mots et des choses de la vie. Il est le songeur des songes, comme disait Saint-John Perse, qui «écoute monter en lui l’autorité du songe». C’est dans l’art des mots que le réel se met à signifier ; et si parfois tout le monde regarde ce qu’il regarde, comme dirait Chateaubriand, «personne ne voit ce que je vois».

On sait que ni les philosophes, Platon en tête, ni les religions et leurs Prophètes n’appréciaient les poètes, quand ils ne les combattaient pas. Seuls les princes et les puissants cherchaient leurs éloges et appréciaient leurs panégyriques. Ils les voulaient hagiographes laudateurs tressant des lauriers en de longs poèmes épiques onctueusement dithyrambiques. Nous avons dans le patrimoine poétique arabe des pages d’anthologie dans ce registre où le sublime, même dans le panégyrique, frise le sublime. Exaltée, belliqueuse, parodique ou courtoise, cette poésie, avant et après l’avènement de l’Islam, a démontré la puissance de son autorité et la grandeur de son imaginaire. En des temps plus récents, des poètes ont pris en charge des questions sociales et mis leurs mots et leurs métaphores au service de la cause du peuple.

Poètes engagés, forcément à gauche, ces poètes partout à travers le monde ont pris part à des combats d’idées et cru au pouvoir des mots face à la puissance des gouvernants. Opposants autoproclamés contre des puissants faussement acclamés, ils ont ferraillé avec des mots pour seules armes et cru parler à la place d’un peuple dépourvu de mots, sans rime, sans parole et sans espoir. Mais le poète, ce colibri solidaire, demeure malgré tout un cœur solitaire. Alors, faut-il en conclure en se demandant comme Paul Verlaine : «O qui dira les torts de la rime ? Quel enfant sourd ou quel nègre fou/ Nous a forgé ce bijou d’un sou/ Qui sonne creux et faux sous la lime ?» Et Verlaine de mettre fin à son poème avec ce constat mal compris et source d’une formule qui a alimenté un vaste malentendu : «Et tout le reste est littérature». Ce malentendu a été entretenu par des béotiens pour qui l’essentiel est ce qu’ils disent ou pensent et que le reste n’est que littérature et autant en emporte le vent… Un autre grand poète, Victor Hugo, engagé dans tant de causes et qui le paya au prix de l’exil et de moult persécutions, a écrit (désabusé à cause de ses problèmes politiques avec l’avènement de la République en 1848) : «J’ai fait ce que j’ai pu ; j’ai servi, j’ai veillé,/Et j’ai vu bien souvent qu’on riait de ma peine./Je mes suis étonné d’être un objet de haine,/Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé». (Extrait de : Veni, vidi, vixi : je suis venu, j’ai vu, j’ai vécu).

Ainsi donc, parti au départ de cette chronique d’un aphorisme du poète de René Char cité au début du livre bien pensé de Hannah Arendt sur la «crise de la culture», nous voilà rassurés qu’un esprit aussi rationaliste que le philosophe, ait recours à la poésie dès l’incipit de son ouvrage. Mais de là à répéter, comme le chantait Jean Ferrat, que les poètes ont toujours raison… Non, la raison n’a rien à voir avec la poésie. Cependant, lorsque la pensée se montre impuissante à dire ou à voir les choses, la poésie le voit et le dit. «Tout ce qui reste, la poésie le fonde», disait le philosophe et poète allemand Hölderlin. Elle «est dans ce regard, écrit Pierre Reverdy, qui assure la souveraineté de l’homme sur les choses de la création». Enfin, la poésie, au-delà de ce qu’elle a toujours représenté, au-delà de sa beauté et du plaisir de lire qu’elle procure, a d’abord une valeur hautement civilisatrice qui nous manque tant par ces temps troubles et obscurs.